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L’Asso 3ème chapitre

L’ASSOCIATION DES BOUTS DE LIGNES

roman d’enquête humoristique, prix SCRIBOROM 2013,

publié aux EDITIONS DU MASQUE D’OR

collection Adrénaline

n’est pas un roman sur les chemins de fer, ni sur les trains, ni sur les rails.

Ce n’est pas non plus une association de pêcheurs à la ligne.

Il s’agit de l’exécution d’un testament fait par un original, Président fondateur et d’Honneur de l’association, par un exécuteur testamentaire, pleine de rebondissements pour trouver le véritable légataire de la fortune du défunt. Au gré des légataires possibles, le lecteur visite les différentes spécialités Orléanaises et un jeu de cartes poitevin : le trut.

En voici le troisième chapitre :

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Première de couverture L'Association des Bouts de Lignes
Première de couverture L’Association des Bouts de Lignes

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3

Les sociétaires

   L

E jeudi 20 janvier 2011, troisième jeudi du mois, vers dix-huit heures trente minutes, plusieurs hommes convergent vers un entrepôt du bout de la ligne À, première ligne du tramway de la ville, le terminus côté Hôpital de la Source. Il s’agit d’une grande structure métallique, très haute, à l’intérieur de laquelle il a été mis à la disposition de l’Association des Bouts de Lignes un local désaffecté pour la tenue de ses réunions. Ce n’est pas luxueux mais il y a suffisamment d’espace.

Le mobilier est tout ce qu’il y a de plus précaire et rudimentaire, sans aucune fioriture. Trois tables sont installées, dans le fond par rapport à la porte d’entrée, en forme de U. D’autres planches, posées sur des tréteaux, pouvant recevoir au maximum six personnes assises sont réparties dans le surplus du local. Le Président demande aux invités présents de prendre place de chaque côté de la table en forme de U et invite les deux personnages n’appartenant pas à l’association à s’asseoir de chaque côté de lui.

Le Président se nomme Michel Lecampe. Il est d’assez forte corpulence. Retraité d’une entreprise produisant du vinaigre et de la moutarde, il demeure au bout de la Ligne 1 de bus, à Olivet, Quartier Foch. Sans attendre que les deux derniers membres se soient assis tranquillement, il entame la présentation des deux invités :

– Messieurs, bonsoir. Merci d’être au complet. Ce soir est un jour particulier puisqu’il s’agit de la première réunion suivant le décès, dans des circonstances particulières et mystérieuses, de notre regretté Président d’Honneur, Alain-Georges Delmas. Je suis très triste à son évocation et vous voudrez bien m’excuser si je laisse transparaître par moment des signes d’émotion. Je rappelle qu’Alain-Georges est à l’origine de notre association. C’est son fondateur. Nous lui devons tout. Je vous demanderai de vous lever et de bien vouloir observer une minute de silence à sa mémoire. Levez-vous. Merci.

Dans un bruit de chaises bruyant mais rapide, les hommes se lèvent et prennent une pose de recueillement. Pendant plus de deux minutes, un silence religieux envahit l’entrepôt dont il ne transpire que quelques craquements dans sa structure. Le recueillement est à l’égal de l’émotion qui a envahi la pièce. On n’entend même pas un raclement de gorge. Ces hommes avaient aimé Alain-Georges et ils le faisaient savoir aux visiteurs. Puis, Michel Lecampe, laissant paraître son émotion, reprend la parole avec une voix cassée :

– Je vous remercie, Messieurs.

Quelques secondes plus tard, une fois le bruit de chaises apaisé, chacun ayant retrouvé son aplomb habituel, il reprend avec une voix normale :

– Avant que les activités habituelles ne s’accomplissent, je vous avertis qu’il y aura un préambule. Comme vous pouvez le constater, j’ai demandé à ces deux personnages de participer au début de nos travaux pour vous faire part des décisions testamentaires d’Alain-Georges Delmas. Je pense que le plus simple serait qu’au préalable chacun se présente. Nous allons commencer par la droite et nos invités se présenteront en dernier. Après un instant silencieux, un tour circulaire autour de lui, une voix timide s’élève dans la pièce :

– Je m’appelle Christian Romano. J’ai 46 ans. Je suis informaticien. J’habite au terminus de la Ligne À, la ligne du tram, mais à l’autre bout d’ici côté Fleury-les-Aubrais.

Il se tait ne sachant trop s’il en a dit trop ou pas assez. Lecampe lui fait signe que c’est suffisant et désigne l’homme à ses côtés qui n’attend pas pour déclarer :

– Je m’appelle Damien Peyvinac. J’ai 50 ans. Je travaille dans la cosmétique. Je réside au terminus de la Ligne 4. À Saint-Jean-de-Braye.

Un grand silence fait suite à cette intervention. L’homme suivant se gratte la tête, enlève sa casquette posée de travers sur sa tête. Il hésite à parler. Il se lève et finit par dire :

– Ludovic Baspierre. 59. Automobile. Ma tanière est au terminus de la Ligne 5, Fleury-les-Aubrais.

Des mouvements divers habillent le fond sonore ambiant à la prononciation du mot tanière. Il faut toujours qu’il se fasse remarquer celui-là.

– Frédéric Baston. J’ai 57 ans. Je m’active dans la logistique, les transports. Je suis au terminus de la Ligne 6, à Orléans-Gare.

Ainsi s’est-il exprimé avec un ton indiquant qu’il a une fonction de commandement dans un métier où il faut se faire entendre. Les yeux se tournent vers le suivant qui s’exprime d’une manière tout autre. L’on sent le raffinement de l’homme aisé et bien élevé, dans un milieu bourgeois. D’ailleurs, les deux maîtres le connaissent pour avoir déjà croisé sa route dans d’autres circonstances.

– Martin Sophart. Je suis pharmacien à Orléans-la-Source mais je demeure au terminus de la Ligne 20 à Orléans Gare. Je suis près du Parc Pasteur. J’oubliais, j’ai 52 ans.

Évidemment, il n’est pas facile de s’exprimer ensuite pour quelqu’un qui n’est pas exactement du même milieu. Alors, le suivant hésite à parler. Il se tâte « que va-t-il pouvoir déclarer de subtil ? ». Les minutes s’égrènent mais aucun son ne sort de sa bouche. Alors, Lecampe le houspille un peu : « Bon, tu y vas Martial. Il faut te tirer les mots de la bouche, ce n’est pourtant pas ton habitude, à toujours raconter des bêtises ». Alors, Martial se fait violence :

– Je suis Martial Deboncle et j’ai 58 ans. Je crèche à Saint-Jean-de-la-Ruelle, près du terminus de la Ligne 2. Même si je travaille pour les cloches Bollée, je ne pense pas être si cloche que cela.

Plusieurs pouffent de rire à cette remarque. C’était le but recherché par Martial. Le suivant fait signe à tous de se calmer et enchaîne :

– Baptiste Dupoivre. 55 ans. Je suis au terminus de la Ligne 3, à Orléans Belneuf. Je suis dans un métier qui sent bon et qui fait du bien. Je fabrique des Pralines et des gâteaux, notamment le Pithiviers.

Un temps de silence se met en place puisque les voix changent de rangée. Il faut qu’elles prennent leur élan pour rejoindre les autres hommes, il ne faut pas qu’elles s’arrêtent entre les tables.

– Bon, j’y vais, je me présente. Je suis Dominique Mastodon. J’ai 61 ans. J’habite au bout de la Ligne 7, à Saint-Denis-en-Val. Mes occupations tournent autour des vins de l’Orléanais et des cerises. Je m’occupe aussi de la trésorerie de l’association.

Sans attendre plus longtemps, un autre enchaîne :

– Je m’appelle Christophe Dupuisson. 58 ans. Orléans-Gare, terminus de la Ligne 10. Je donne dans l’alcool et le fromage. L’alcool, c’est la Poire d’Olivet. Le fromage, c’est le Cendré d’Olivet. Ça sent fort, mais Dieu que c’est bon !

Une voix fuse : « en fait, il boit toute sa trésorerie et peut-être même la trésorerie de l’association ». Des rires s’échappent de plusieurs bouches. Cette distraction ne plait pas au Président qui demande un peu de calme et de sérieux, l’affaire étant grave. Puis il invite le suivant à se présenter.

– André Dussoit, 59 ans. Je peaufine des macarons aux fruits et du cotignac. Je réside sur la ligne 8, tout au bout, au nord, à Ormes, route de Gidy. Je suis le secrétaire de l’association.

« On aurait gagné à avoir une belle fille comme secrétaire » entend-on dans la salle. Le Président fait « chut ». Quelques minutes plus tard, le silence étant revenu tant bien que mal, une voix forte s’élève dans la pièce :

– Claude Méchat. J’ai 57 ans. Je demeure à Boigny-sur-Bionne, au terminus de la Ligne 9. Je suis une force de vente. J’ai une boutique qui vend de la bière Johannique et du Safran Gâtinais. Et plein d’autres choses. C’est une épicerie fine.

Plus personne ne devant s’exprimer, le Président décide de clore les présentations :

– Je termine la présentation des membres avec moi. Je suis Michel Lecampe. J’ai 65 ans. Je suis en bout de Ligne 1, à Olivet. Je suis le Président de l’Association. J’ai succédé à Alain-Georges Delmas il y a trois-quatre années. Voilà pour la présentation des membres du conseil. À ma droite, vous avez Maître Scribouvacte, Notaire et Maître Bavardo, Avocat, qui vont vous expliquer la raison de leur présence. Qui commence ?

– Moi, dit Maître Scribouvacte. Je m’appelle Lucien-Jean Scribouvacte. Je suis notaire à Orléans. Je connaissais Alain-Georges Delmas depuis plusieurs années, un peu plus de vingt ans. C’était plus qu’un client. De son vivant, il m’a laissé un testament me chargeant du règlement de sa succession et désignant mon voisin, Maître Bavardo, comme son exécuteur testamentaire. Les termes de son testament sont un peu particuliers. C’est la raison de notre venue parmi vous.

– Je m’appelle Antonio Bavardo. Je suis Avocat à Orléans depuis bientôt une trentaine d’années. Alain-Georges Delmas était mon voisin d’en face, je veux dire de l’autre côté de la rue. Quoique très discret, il avait fini par me faire confiance et nous partagions des repas. Le dernier que nous ayons pris ensemble était le réveillon du nouvel an. Nous nous sommes quittés sans souci. C’est le lendemain matin que je me suis inquiété de ne pas le voir ouvrir ses volets. La suite vous la connaissez. Nous avons découvert son corps baignant dans son sang au dernier niveau de sa maison sans que nous ayons pu savoir les circonstances. La police enquête toujours.

Un silence de circonstance s’installe pendant quelques minutes jusqu’au moment où Maître Scribouvacte reprend la parole :

– Désormais, je vais vous donner lecture du testament de Monsieur Alain-Georges Delmas.

« Je désire que l’intégralité de mes biens de quelque nature qu’ils soient revienne aux membres du conseil d’administration de l’Association des Bouts de Lignes …

            … « Ceux qui hériteront devront être encore vivants quatre mois, jour pour jour, après la date de mon décès et devront remplir les conditions suivantes… »

Le notaire s’arrête de lire et fait le commentaire suivant :

– Je ne peux pas vous lire le passage suivant car Monsieur Delmas a bien spécifié qu’il ne voulait pas que les conditions soient divulguées avant un délai de quatre mois permettant à l’exécuteur testamentaire d’enquêter.

Des mouvements divers se font dans la pièce. Certains vont même jusqu’à se demander si c’est bien légal. Le notaire les rassure puis continue la lecture du testament :

– « Le ou les légataires admis à hériter devront remplir tous les critères, sans exception …

            … « Voilà quelles sont mes dernières volontés. »

« Suivent la date 25 mars 2000 et la signature de Monsieur Delmas.

« Voilà.

Un nouveau silence envahit la pièce. Quelqu’un demande :

– On ne peut pas connaître les conditions imposées ?

– Non. Maître Bavardo va enquêter en se rendant chez chacun de vous, les uns après les autres. Dans cet objectif, vous pouvez d’ores et déjà vous prémunir de documents attestant de votre état-civil complet, mariage, divorce, enfants, certificat de non-condamnation. Sur votre patrimoine également, il faudra le renseigner très précisément. Il y a des critères à ce propos. Le temps d’investigation est bref, puisqu’il faut que tout soit terminé dans trois mois et demi désormais. Le 1er mai 2011, nous saurons qui hérite. Si aucun de vous ne remplit tous les critères, ce sera la Confrérie des Joueurs de Trut.

Les chaises lancent des crissements démontrant la tension et l’énervement des membres du conseil.

– Je suis désolé, continue le notaire. Mais ce sont les conditions imposées par votre Président d’honneur. Je vous demande de réserver un accueil courtois à Maître Bavardo qui ne fera que son travail. Je ne pense pas que nous ayons autre chose à faire ici ce soir. Messieurs, je vous remercie.

Maître Bavardo fait de même, heureux de ne pas avoir prendre la parole une nouvelle fois dans cette ambiance légèrement électrique.

Après quelques minutes de silence, pendant lesquelles les membres présents s’étirent, se détendent les jambes, font crisser leurs chaises, poussent des soupirs pour certains de soulagement pour d’autres d’énervement, le Président reprend la parole dans un léger brouhaha :

– Messieurs, je vous remercie de votre attention et d’accueillir Maître Bavardo avec la plus extrême courtoisie lorsqu’il se présentera chez vous. Il faudra lui donner le maximum de documents et de renseignements, faute de quoi il sera obligé de les chercher lui-même ce qui pourra entraîner la disqualification du membre du conseil concerné. Je vous en remercie à l’avance. Si vous le voulez bien, nous allons désormais nous consacrer à nos activités habituelles en partageant quelques nourritures et quelques boissons qui croupissent sur la table près de l’entrée de la pièce comme à l’habitude. Mes chers maîtres, si vous voulez partager ces victuailles, c’est avec plaisir que nous vous invitons. Si vous connaissez le jeu de cartes de Trut, vous pourrez aussi rester jusqu’à la fin et faire équipe avec l’un d’entre nous.

– Je vous remercie de votre invitation Monsieur le Président, dit Maître Bavardo. Pour ma part, je ne peux rester, j’ai une obligation familiale. Je suis désolé.

– Moi non plus, continue le notaire. Je suis désolé. Je ne peux rester. C’eût été avec plaisir…

– Alors, ce sera peut-être pour une autre fois, termine le Président.

Les autres membres du conseil se sentent soudain soulagés que les deux maîtres s’en aillent. Ils en ont assez de leur présence qui les perturbe. Que peut-il y avoir de bon dans ce qu’ils viennent d’entendre ? Sûrement encore des ennuis.

Les hommes de loi se retirent discrètement, laissant l’assemblée perturbée et, pour certains membres, en pleine ébullition.

 

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Jean-Louis RIGUET

Membre de la Société des Gens de Lettres et du Bottin International des Professionnels du Livre

Sociétaire de la Maison des Ecrivains et de la Littérature

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L’Asso 2ème chapitre

L’ASSOCIATION DES BOUTS DE LIGNES

roman d’enquête humoristique, prix SCRIBOROM 2013,

publié aux EDITIONS DU MASQUE D’OR

collection Adrénaline

n’est pas un roman sur les chemins de fer, ni sur les trains, ni sur les rails.

Ce n’est pas non plus une association de pêcheurs à la ligne.

Il s’agit de l’exécution d’un testament fait par un original, Président fondateur et d’Honneur de l’association, par un exécuteur testamentaire, pleine de rebondissements pour trouver le véritable légataire de la fortune du défunt. Au gré des légataires possibles, le lecteur visite les différentes spécialités Orléanaises et un jeu de cartes poitevin : le trut.

J’en apporte la preuve dans le deuxième chapître du livre :

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Première de couverture L'Association des Bouts de Lignes
Première de couverture L’Association des Bouts de Lignes

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2

Le testament

Le lendemain matin, Maître Bavardo s’occupe des formalités auprès de la mairie et des pompes funèbres. Ce ne sont pas des choses habituelles pour lui, « mais il ne s’en sort pas si mal » estime-t-il. Il arrête un rendez-vous avec Maître Scribouvacte, le notaire, pour prendre les mesures qui s’imposent pour la succession de Monsieur Delmas. Ce notaire est connu d’Antonio et a une bonne notoriété sur la place. Installé depuis plus de vingt ans, il a fait son trou dans la ville. Les deux hommes ont déjà eu l’occasion de travailler ensemble sur plusieurs dossiers. Ils s’apprécient réciproquement, ce qui sera plus facile pour la suite des évènements.

Malgré un avis dans la presse locale, peu de gens se déplacent aux obsèques. Normal, compte tenu de la manière dont vivait le défunt. Outre Maître Bavardo et Maître Scribouvacte, il y a là seulement quelques voisins. À l’église, au fond, sur la rangée de droite, une douzaine d’hommes silencieux, tous vêtus en gris foncé ou en noir, assistent en catimini à la cérémonie d’adieu. Aucun n’est connu. Aucun ne se fait connaître. Ils repartent comme ils sont arrivés, discrètement et en silence. Ils n’ont même pas rempli le registre et ne sont pas venus au cimetière. Qu’y sont-ils ? Monsieur Delmas aurait-il eu des zones d’ombre dans sa vie ? Avait-il une double vie ? C’est vrai que certains soirs, il quittait sa maison vers les dix-huit heures trente et ne revenait que sur les vingt-trois heures. Personne n’avait jamais su où il allait ainsi. Peut-être que ces hommes en étaient les responsables ? Ou la cause ?

Quelques jours plus tard, toujours inquiet de ce qu’il va découvrir car il n’a eu aucune information supplémentaire depuis le décès, Maître Bavardo se rend à l’étude de Maître Scribouvacte pour ouvrir le dossier de succession de Monsieur Delmas. Après les salamalecs d’usage, dans le cabinet cossu du notaire, assis chacun dans un fauteuil de chaque côté d’un bureau, Maître Bavardo déclare au brave maître :

– Je ne connais pas grand-chose de la vie de Monsieur Delmas. Il me posait quelques questions de temps en temps auxquelles je m’efforçais de répondre sans bien en comprendre la signification. Monsieur Delmas était étrange et secret. Il ne parlait pas souvent de lui ni de ses affaires. Je crois qu’il n’avait plus de famille de sorte que je ne sais même pas s’il a des héritiers du sang.

Le notaire a laissé s’exprimer l’avocat, dont les coreligionnaires sont d’ordinaire considérés comme étant bavards. Mais le notaire se révèle non moins bavard. Son œil pétille un peu et ses lèvres laissent paraître un petit sourire coquin. Sur un ton neutre et retenu pour ne pas indisposer son interlocuteur, mais avec l’air de celui qui en sait un peu plus, le brave maître répond à notre brave maître :

– J’en sais certainement un peu plus que vous. Après plusieurs années de test et de méfiance à mon endroit, Alain-Georges a fini par me faire confiance. Après un temps de respiration, il continue : « Il m’a donné quelques clés de sa vie mais pas toutes. En réalité, Alain-Georges, qui se faisait appeler souvent Alain tout court – je le prénomme ainsi car nous nous appelions par nos prénoms –, était un original qui n’a jamais travaillé de sa vie car son patrimoine était suffisamment important pour qu’il en soit ainsi. Ses grands-parents, qui étaient de gros négociants en sucre de canne du temps où Orléans était encore une ville douanière et très riche, avait un patrimoine colossal que ses parents n’avaient pas réussi à manger malgré leur train de vie éhonté et qu’Alain-Georges a fait mieux que conserver. »

– Mais pourtant, il ne donnait pas cette impression de richesse. Il portait toujours des vêtements de peu de valeur, ne dépensait presque rien. Comme quoi, il est facile de se tromper sur les gens.

– Alain-Georges n’a pas toujours donné cette impression de personne peu aisée. Dans sa jeunesse, jusqu’au moment où il est arrivé à Orléans, il y a une trentaine d’années, il a eu une vie de débauche. Il a tout fait… et plus que s’amuser : le sexe, les sorties nocturnes, les repas fins, la boisson, les orgies. Je me demande même s’il n’a pas consommé de la drogue. Il faisait la foire presque tous les jours. Il entretenait plusieurs danseuses qui devaient lui donner du plaisir dans tous les sens du terme. Il a vécu cette vie-là jusqu’à ce qu’il ait eu un problème de santé assez grave pour le faire réfléchir sur son existence. À partir de ce moment-là, il a mené une vie presque d’ascète. C’est cette vie que vous avez connue depuis qu’il est à Orléans. Puis, il a voulu se racheter en accomplissant des dons importants à plusieurs associations de bienfaisance, sans oublier les billets qu’il distribuait aux plus pauvres. Tout cela, sans compter.

Interloqué par ce qu’il entend, Maître Bavardo, lui si bavard d’habitude, ne dit mot et écoute religieusement les paroles du notaire. L’un comme l’autre se taisent. Ils ont besoin d’une longue respiration silencieuse pour digérer toutes ces informations. On pare les gens que l’on voit d’images ou d’histoires imaginées sur rien, une attitude, une photo, une démarche, un habillement. On laisse l’imagination faire des films. Et, quand on découvre la vérité, on est souvent étonné de notre affabulation. C’était un peu le cas pour Antonio, qui pourtant avait côtoyé d’un peu plus près Alain-Georges, le recevant à sa table. « On ne connaît jamais les gens » se dit-t-il. Le notaire, estimant qu’il a assez laissé mariner l’avocat continue ses explications :

– Alain-Georges a un patrimoine colossal. Il a plusieurs immeubles de rapport à Paris même. Les comptes bancaires et les placements financiers sont énormes et répartis dans au moins cinq ou six banques différentes, toutes des banques privées à Paris. Orléans ne devait rien connaître de sa situation financière. Il avait juste un compte pour ses besoins personnels à la limite du découvert en permanence pour ne rien laisser transparaître.

– Cela correspond à ce que nous connaissions de lui. Il était très secret.

– Oui, à tel point que personne ne sait qu’à partir du moment où Alain-Georges a adopté Orléans, il a fait du bien autour de lui et a eu une vie presque exemplaire. Il voulait oublier sa vie de débauche parisienne, il n’y a pas d’autre mot. Il n’a pas touché une femme depuis cette époque. D’ailleurs, personne, mis à part les membres, n’a jamais su qu’il avait créé une association, dont il était encore Président d’Honneur à son décès. C’est à cette association qu’il se rendait le soir, une fois par mois.

Antonio ouvre des grands yeux étonnés. Il est interloqué par ce qu’il entend. Il remue sur son siège, il croise et décroise les jambes, se frotte les mains qui deviennent légèrement moites. Après un soupir d’impatience, il se pare de la ride de la concentration et demande :

– C’est quoi, cette association ?

– Il s’agit de l’Association des Bouts de Lignes.

– Pourquoi ? Il était pêcheur à la ligne ?

– Non. Cette association est composée de membres obligatoirement usagers des lignes de bus de l’agglomération orléanaise et habitant dans un rayon proche du terminus d’une ligne. D’où le nom « les bouts de lignes. » Officiellement, l’objet de cette association est la défense des utilisateurs de bus. Officieusement, comme l’activité réelle n’est pas très importante, les réunions consistent à dîner et à prendre un verre en jouant aux cartes un seul jeu, le jeu de « Trut. »

Antonio n’en revient pas. Qu’est-ce encore cette histoire ? Un jeu de carte dont il n’a jamais entendu parler. Alain-Georges jouant aux cartes !

– Qu’est-ce donc que le « trut » ? Je ne connais pas ce jeu.

– Je vais tenter de vous l’expliquer en deux mots car je ne suis pas un joueur de cartes. Le « trut », qui est un jeu de cartes, serait originaire du Poitou, des Deux-Sèvres plus exactement. Il se joue avec un jeu de trente-deux cartes. Soit deux joueurs soit deux équipes de deux joueurs s’affrontent. Les cartes ont une valeur étonnante de prime abord. La plus forte est le sept, puis vient le huit et enfin l’as. Suivent ensuite le roi, la dame, le valet, le dix et le neuf. C’est le seul élément qui est pris en compte. On ne se préoccupe pas de la couleur des cartes. Les cartes sont distribuées en une fois. Le tour voit la distribution de trois cartes par joueur. L’un des joueurs ouvre, c’est-à-dire joue sa première carte et ainsi de suite. Celui qui a gagné est celui qui a remporté deux plis sur trois. C’est un peu comme une bataille puisque personne n’est obligé de « monter » ou de suivre la couleur. À la fin de chaque partie, celui qui a gagné reçoit un jeton rond par exemple et au bout de trois points il reçoit un jeton rectangulaire qui s’appelle le « trut. » Quand l’un des joueurs ou une équipe de joueurs a reçu sept « truts », lui ou l’équipe a gagné. En cours de partie, soit juste après la distribution des cartes soit juste après le premier ou le deuxième tour, un joueur peut « truter. » Dans ce cas, si le joueur qui a « truté » est suivi par l’adversaire et que celui-ci perde, c’est-à-dire s’il ne ramasse qu’un pli sur les trois, le joueur qui a « truté » remporte un « trut. » S’il n’est pas suivi par l’adversaire, il marque un point. En réalité, il s’agit d’un jeu de bluff et de tricheur, puisque l’on peut gagner uniquement par la persuasion que l’on a du jeu même si on n’a rien dans les mains.

– Je ne connais pas non plus ce jeu. Je comprends qu’il permettait à Monsieur Delmas de se défouler chaque mois de la vie d’ascète qu’il s’imposait le reste du temps.

– Je pense que vous avez compris. Il y a aussi dans ce jeu des particularités que je ne pourrais vous exposer. Seuls, des termes me sont restés en mémoire : le « pourri », le « fortial », le « deux pareilles et une fausse » et le « brelan. »

– J’irai voir sur Internet si je trouve des explications complémentaires.

Antonio reste pensif, il n’a pas tout assimilé de ce jeu. Il pense que ce n’est pas bien grave en soi, mais il aime bien comprendre les choses. Il se gratte la tête en silence. Au bout de quelques minutes de recueillement, il finit par dire :

– Si nous parlions un peu du dossier de la succession que vous allez devoir régler.

– Oui, vous avez raison, le temps tourne et nous allons bientôt être rattrapés par l’heure tardive. Vous m’avez remis l’acte de décès. Savez-vous si une enquête est en cours sur les circonstances du décès ?

– Il est certain que tous les présents dans la maison de Monsieur Delmas le premier janvier dernier ont entendu ce qu’il a dit : « Je m… suis tué… seul…. » Tout le monde interprète le m… par me. On peut cependant être circonspect. Mais comme il n’y a pas d’explications plausibles, la police a ouvert une enquête de terrain sans rien trouver. Tous les voisins ont été interrogés. Cela n’a rien donné. Je suppose que les policiers continuent à chercher à comprendre. Je crains que rien ne soit trouvé. Je pense qu’il ne faut pas attendre grand-chose de ce côté-là.

– Pour ma part, reprend Maître Scribouvacte, je détiens un testament parfaitement régulier en la forme puisqu’il est authentique. Je vais vous en donner lecture et vous verrez qu’il va en surprendre plus d’un. Ce testament n’est pas récent puisqu’il date du 25 mars 2000. Je passe les préambules pour ne vous donner connaissance que de la partie même des dispositions testamentaires.

            « Je désire que l’intégralité de mes biens de quelque nature qu’ils soient revienne aux membres du conseil d’administration de l’Association des Bouts de Lignes que j’institue ainsi mes légataires universels. Ils se partageront mes biens par parts égales.

            « Cependant, parmi les membres ainsi institués, qui sont tous éligibles à cette qualité de légataires universels, je mets les restrictions suivantes qui devront être vérifiées et respectées.

            « Ceux qui hériteront devront être encore vivants quatre mois, jour pour jour, après la date de mon décès et devront remplir les conditions suivantes :

            « . Le légataire devra avoir une moralité parfaite et irréprochable (le cas de divorce par exemple étant éliminatoire).

            « . Le légataire ne devra pas avoir commis d’agissements choquants portant atteinte aux bonnes mœurs comme le sexe, l’argent, le pouvoir, l’adultère.

            « . Le légataire devra exercer ou avoir exercé un métier en rapport avec les activités principales de la région orléanaise, spécifiquement celles qui font sa réputation, comme les spécialités culinaires ou séculaires, avec précision qu’il doit s’agir de fabrication et non de simple distribution.

            « . Le légataire devra avoir une descendance vivante le jour du quatrième mois suivant mon décès.

            « . Le légataire ne devra pas avoir porté atteinte à l’intégrité physique du défunt ni des autres légataires ni s’être rendu coupable de manœuvres pour tenter d’hériter.

« . Le légataire ne devra pas avoir été condamné ni être mis en accusation judiciaire pour quelque motif que ce soit.

            « . Enfin, le légataire ne devra pas avoir un patrimoine supérieur correspondant au total de la valeur de la maison constituant son domicile personnel et de ses avoirs bancaires et d’assurances-vie, ces derniers ne pouvant pas être supérieurs à la valeur de cette maison. Que le légataire soit propriétaire ou locataire de son domicile, le chiffre à prendre en compte sera le double de la maison de ce domicile, le total des biens appartenant à ce légataire ne devant pas dépasser ce chiffre.

            « Le ou les légataires admis à hériter devront remplir tous les critères, sans exception.

« Pendant la collecte des informations, ces critères devront être tenus secrets par mon exécuteur testamentaire. Ils ne seront révélés qu’à la clôture des investigations.

            « Je nomme exécuteur testamentaire Maître Antonio Bavardo, avocat à la cour, qui aura tous les pouvoirs de saisine prévus par la loi et ceux les plus étendus pour parvenir au règlement de ma succession. Il devra enquêter sans recourir à la police sur tous les critères à réunir par chaque légataire. Il jugera en son âme et conscience si toutes les conditions sont remplies par chaque légataire et, pour ce faire, il pourra requérir l’avis du notaire chargé de ma succession. Pour ses bons et loyaux services de cette mission, il percevra un denier de trois pour cent de l’actif brut de ma succession, net de tous frais et droits.

            « Au cas où aucun légataire ne remplirait les critères pour hériter, tous mes biens sans distinction reviendront à la « Confrérie des Joueurs de Trut »[1].

            « Maître Lucien-Jean Scribouvacte, notaire, est chargé de procéder au règlement intégral de ma succession en collaboration étroite avec Maître Bavardo.

            « Voilà quelles sont mes dernières volontés. »

Un moment de silence envahit la pièce. Maître Bavardo n’en croit pas ses oreilles. A-t-il bien tout entendu et compris ? Maître Scribouvacte le lui confirme.

Le notaire ne dit plus rien, il laisse l’avocat absorber les informations. Antonio se gratte la tête et se concentre une nouvelle fois sur la lecture du testament que le notaire lui avait remis en copie pendant la lecture. Il commence à se demander ce qu’il va se passer désormais.

– Comment allons-nous procéder ? dit-il enfin.

– Le conseil d’administration se réunit tous les troisièmes jeudis de chaque mois au siège social. Je vous propose d’aller rendre visite à ses membres à la prochaine réunion et de leur exposer la problématique sans leur donner toutes les clés, comme cela nous pourrons plus facilement trier le bon grain de l’ivraie. Je vous conseille aussi de faire une fiche sur chacun d’eux, qui sera complétée lors d’une visite que vous leur rendrez séparément. Vous avez bien pour deux mois de travail au minimum, ce ne sera pas trop pour avoir une situation définitive le jour du quatrième mois du décès. Je suis à votre disposition si vous rencontrez quelques difficultés.

– Qu’avons-nous comme spécialités sur la région ? interroge Maître Bavardo.

– Ce qui vient à l’idée, ce sont les spécialités gastronomiques. Nous avons le cotignac, le vinaigre, la moutarde, les macarons aux fruits, la poire d’olivet, la bière Johannique, le cendré d’Olivet.

– Également, je peux citer les pralines de Montargis, le gâteau de Pithiviers, le safran du Gâtinais. Ah, j’oubliais les vins de l’Orléanais.

– Il ne faut pas oublier les cloches Bollée.

– Faut-il y associer les nouvelles activités ? Questionne Maître Bavardo.

– Je ne sais pas. Nous aviserons le cas échéant. Mais il est vrai que l’Orléanais a pris un certain volume dans la pharmacie, la cosmétique, la logistique et les transports, un peu dans l’automobile et également dans ce qui touche l’informatique, les télécommunications, l’électronique et l’instrumentation. Ces activités sont néanmoins plus récentes.

– Votre plan m’apparaît bien. Je vais y réfléchir.

Un nouveau temps de silence s’impose aux deux hommes. Le notaire commence à ranger ses papiers sur son bureau. L’avocat enfourne dans sa serviette les documents qu’il avait sortis. Il se redresse et se lève. Il fait quelques pas vers la porte de sortie. Le notaire se lève lui aussi et s’avance vers l’avocat qui lui dit :

– En tous cas, nous nous retrouverons au conseil d’administration. Il faudrait que vous me communiquiez l’adresse exacte.

– Ne vous inquiétez pas. Monsieur Delmas a tout prévu et organisé. J’ai une note particulièrement détaillée sur ses avoirs et sur l’association elle-même. Je vous ferai passer tout cela dans la semaine. Il se fait tard. Au revoir, Maître Bavardo. Bonne soirée.

– Au revoir, Maître Scribouvacte. Bonne soirée également.

Maître Bavardo retourne chez lui, pensif et un peu secoué par ce qu’il vient d’entendre. Que va-t-il découvrir ?

 

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[1] Association dont le siège est à 79130 LE BEUGNON. Elle a pour objet de regrouper les amateurs du jeu de trut et de promouvoir ce jeu dans le cadre de la défense des traditions populaires.

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http://www.sgdl-auteurs.org/jeanlouis-riguet/

http://www.m-e-l.fr/jean-louis-riguet,ec,1053

http://nouvelles-masquedor.e-monsite.com/

http://www.scribomasquedor.com/

http://www.dedicaces.ca

http://librebonimenteur.net/

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Jean-Louis RIGUET

Membre de la Société des Gens de Lettres et du Bottin International des Professionnels du Livre

Sociétaire de la Maison des Ecrivains et de la Littérature

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Scribo Masque d’or et 1er chapitre de l’Asso

Première de couverture L'Association des Bouts de Lignes
Première de couverture L’Association des Bouts de Lignes

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Merci aux EDITIONS DU MASQUE D’OR et à SCRIBO DIFFUSION

pour avoir publié sur leur site un texte concernant ma bio-bibliographie.

Je suis en bonne compagnie avec d’autres auteurs à connaître.

Cliquez sur le lien suivant :

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http://www.scribomasquedor.com/pages/les-auteurs.html#page2

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Je me permets de rappeler aussi que d’autres sites font de même.

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http://www.sgdl-auteurs.org/jeanlouis-riguet/

http://www.m-e-l.fr/jean-louis-riguet,ec,1053

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Je remercie tous ces sites.

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Mon dernier ouvrage est un roman d’enquête humoristique qui fait redécouvrir les spécialités orléanaises dans un cadre inhabituel à l’occasion de l’exécution d’un testament d’un original décédé un premier janvier sans descendance.

Les péripéties se multiplient pour connaître qui héritera.

Je publie ici le premier chapitre de L’ASSOCIATION DES BOUTS DE LIGNES :

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1

Le voisin

Vers 9 heures, ce matin 1er janvier 2011, un certain émoi envahit la rue de la Bretonnerie à Orléans, pourtant calme les dimanches et jours fériés. En allant acheter des croissants pour agrémenter son petit-déjeuner, Maître Antonio Bavardo, avocat de son métier, est frappé par l’absence d’animation dans la maison d’en face de la sienne. Il traverse la rue, déserte en ce matin de jour férié surtout après une nuit passablement mouvementée par les agapes de la fête, de son pas lourd et assuré et frappe à la porte de son voisin. Aucune réponse ne rompt le silence. Aucun bruit ne transpire. Le silence, le silence complet, le silence mortifère. Il recommence et se met à tambouriner violemment la porte qui ne s’émeut pas davantage de même que le silence ne se rompt pas. Un voisin, qui se demande pourquoi un tel raffut vient troubler son intimité, sort sur le pas de sa porte et vient aux nouvelles :

– Holà, Maître Bavardo, vous en faites du bruit pour un jour férié. Que se passe-t-il ?

– Bonjour, Monsieur Méchin. Aucun bruit ne sourd de la maison de Monsieur Delmas. Je suis inquiet. Je crains le pire.

– Vous croyez ?

– Oui, hier soir, il était en pleine forme mais il est allé se coucher juste après minuit, une fois les vœux souhaités. Il disait avoir l’intention de se lever de bonne heure pour aller faire une longue marche le long de La Loire. Ce matin les volets sont toujours clos, il n’y a aucun son venant de sa maison. Il devrait être rentré à cette heure-ci.

– Je pense que vous vous inquiétez pour rien, Maître Bavardo. Il n’est qu’un peu plus de neuf heures. Notre ami Delmas n’est pas encore rentré de sa promenade, voilà tout.

– Vous avez sûrement raison mais je suis inquiet néanmoins. Si, à onze heures, il n’a pas réapparu, j’appelle les pompiers et la police.

– C’est cela. Vous m’appellerez éventuellement le moment venu. Je vous aiderai dans vos démarches.

Maître Antonio Bavardo est un avocat établi depuis près d’une trentaine d’années dans cette bonne ville d’Orléans et depuis plus de vingt ans au même endroit de la rue de la Bretonnerie. Il faut dire que c’est pratique. Le tribunal se trouve à quelques dizaines de mètres de son cabinet incorporé dans la maison où il a son domicile. D’ailleurs, l’on pourrait presque affirmer que la rue de la Bretonnerie est la rue des avocats tant ces derniers sont concentrés dans celle-ci.

Antonio Bavardo a épousé en premières noces Isabelle, issue d’une bonne famille bourgeoise, de la bonne société comme l’on dit. Il l’aime toujours comme au premier jour. Elle lui a donné de beaux enfants. Le couple vit dans le rose tous les jours et leur ferveur sexuelle n’a pas variée depuis leur mariage. Isabelle confectionne de bons petits plats et Antonio lui concocte des nuits d’amour. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Ils ont un rythme de vie des plus simples. Antonio travaille la semaine. Il a su développer une clientèle de fidèles car il est bon dans les dossiers tortueux.  Il ne compte pas ses heures mais il s’en trouve récompensé par la fidélité de ses clients et l’estime de ses confrères.

Isabelle, après s’être occupée des enfants et des tâches ménagères, se consacre désormais à diverses associations plus ou moins utiles ou intéressantes. Mais il faut bien s’occuper en attendant les faveurs de son mari besogneux. Ils aiment tous les deux le théâtre, le cinéma, la lecture. Ils ne dédaignent pas aller dîner dans les bons restaurants ou partir en week-end dans des hôtels de bonne qualité, en amoureux.

Quand il s’est établi à cet endroit, Antonio est allé se présenter à ses voisins les plus proches, du moins les résidents permanents, et l’occupant de la maison d’en face n’a pas désiré lui ouvrir. Le voisin d’en face a fait en sorte qu’il n’y ait aucune relation ni échange avec lui pendant au moins un an jusqu’au moment où il n’a pas pu faire autrement pour l’éviter. Maître Bavardo en avait profité pour se présenter et Monsieur Delmas avait été contraint d’en faire autant, à son corps défendant.

Monsieur Alain-Georges Delmas est considéré, dans le quartier, comme un original, vivant seul et sans enfant. Personne ne lui connaît de famille. En tous cas, il n’en a jamais parlé. On n’a jamais su très bien de quoi il vit ni de quoi il tire ses revenus. Par contre, on sait qu’il n’a jamais travaillé. Il s’en vante souvent et trouve cela naturel pour un homme de sa trempe. Il ne part jamais en voyage. Il n’a pas besoin de prendre des vacances puisqu’il ne fait rien d’obligatoire. Il passe ses jours, été comme hiver, printemps comme automne, jours ouvrables comme jours fériés, à ne faire que ce qui lui convient au moment où il décide de son activité. Il se dit libre et sans contrainte. Il ne doit rien à personne et personne n’a prise sur lui. Il entretient un certain mystère autour de lui ne laissant aucun être vivant interférer sur son existence. Seul, au bout d’une dizaine d’années, Maître Bavardo a réussi à l’approcher et à commencer un début de relation amicale, difficile à entretenir d’ailleurs. Monsieur Delmas a toutefois accepté quelques invitations à dîner de Maître Bavardo. Jamais il ne les lui a rendues. C’est un ours quoique toujours affable et poli. Il n’est pas radin même s’il ne jette pas l’argent par les fenêtres. Aucun voisin n’a eu à se plaindre de ses agissements puisque Monsieur Delmas limite les relations au strict minimum. Il n’est pas méchant avec eux. Il les salue quand il les croise. Il est toujours en politesse avec eux. Mais il ne dégage aucune chaleur vis-à-vis de ces « gens-là » comme il dit. Ce n’est pas un mauvais homme. Il reste plutôt du genre discret. Certains disent que, s’il avait pu passer entre le mur et le papier peint, il l’aurait fait. Être moins épais que la colle. Certains soirs, il quitte sa maison vers les dix-huit heures trente, discrètement et presque en catimini, et ne revient que sur les vingt-trois heures, voire parfois davantage. Personne n’a jamais su où il va ainsi.

Toujours est-il que, ce matin pourtant de fête, Maître Bavardo est inquiet et qu’il attend avec impatience onze heures en surveillant la rue derrière le rideau de sa fenêtre de bureau. À onze heures moins deux minutes, il n’en peut plus d’attendre. Il faut qu’il bouge. Alors, il prend son manteau, l’enfile, tourne la clé dans la serrure et le voilà dans la rue qu’il traverse allégrement. À peine est-il arrivé sur le trottoir d’en face que Monsieur Méchin y arrive lui aussi. Ils se mettent à frapper et tambouriner sur la porte de Monsieur Delmas, en coups forts mais assez courts et parsemés de moments de silence pour écouter s’il y a une réponse. Rien. Rien ne bouge. Rien ne trouble le silence. Il ne se passe rien. Les deux hommes appellent « Monsieur Delmas » en criant si fort que d’autres voisins se positionnent sur le pas de leur porte. On aurait voulu créer une émeute que l’on ne se serait pas aussi bien pris. Presque toutes les personnes habitant dans ce bout de rue sont sorties et commencent à s’agglutiner sur le trottoir. L’émotion est à son comble, les discussions vont bon train, les sous-entendus aussi. « De quoi se mêle-t-il celui-là ! » Au bout d’un petit quart d’heure, Maître Bavardo décide d’appeler la police et les pompiers. À onze heures vingt minutes, les pompiers arrivent les premiers et se font expliquer la situation. Dix minutes plus tard, les policiers sont sur les lieux à leur tour et les deux hommes reprennent leurs explications. Après un long moment de concertation, la décision est prise. Les pompiers vont ouvrir la porte. Avec un pied de biche, un pompier défonce la porte ou plutôt casse la serrure qui cède sans de trop grandes difficultés. Tout le monde, enfin tous ceux qui se sentent un intérêt supérieur à la raison de l’intimité, pénètre dans la maison, sauf un ou deux plantons qui montent la garde sur le trottoir. Néanmoins, les pompiers et les agents font un peu le gendarme en limitant les curieux.

Maître Bavardo, qui connaît parfaitement la maison, entre le premier, immédiatement suivi du plus haut gradé des policiers et d’un pompier. La porte donne sur un couloir qui sert d’entrée. Sur la droite s’étend le salon en longueur, ouvrant sur la rue, suivi vers le fond par la salle à manger que termine une espèce de véranda couvrant ce qui devait être une ancienne cour. Rien d’extraordinaire à constater dans ces deux pièces, si ce n’est un peu de fouillis. Au fond du couloir, la cuisine ne transpire aucun occupant ni désordre. Les hommes s’empressent de monter les marches de l’escalier pour arriver au premier étage sur un palier qui dessert deux chambres et une salle de bains. Maître Bavardo se dirige sans hésiter vers la chambre sur rue qui constitue celle de Monsieur Delmas. Le lit est défait mais vide. Du fatras règne un peu plus qu’à l’ordinaire. Le tiroir d’une commode est resté ouvert. Dans l’autre chambre, rien n’a bougé. Maître Bavardo s’élance vers le deuxième étage en montant la flopée de marches. La distribution des pièces est la même qu’à l’étage précédent. Rien n’a bougé. Il n’y pas d’occupant. Les hommes commencent à se gratter la tête. Tout cela est étrange.

Maître Bavardo déclare :

– Il ne reste que le dernier niveau, mais c’est un grenier. Cependant, nous ne pouvons pas économiser sa visite.

La montée continue rapidement. Effectivement, sur le palier du quatrième niveau, s’ouvre un immense grenier sous une charpente magnifique recouverte d’ardoises. Tout d’abord, les hommes ne voient rien. Ils vont faire demi-tour quand, l’un d’eux, sûrement plus curieux, en s’avançant, découvre sur la gauche, dans le recoin d’un compartiment, une forme humaine baignant dans son sang. Vite, le pompier avance, s’agenouille, s’affaire sur la victime et constate que l’homme est mortellement blessé. Maître Bavardo s’approche et déclare :

– C’est bien Monsieur Delmas. Je pense qu’il est en piteux état et qu’il faut vite le transporter à l’hôpital. Apparemment, il a beaucoup perdu de sang.

– Je ne suis pas sûr qu’il arrive vivant à l’hôpital. Mais nous allons tenter l’impossible.

– Monsieur Delmas peut-il parler ? demande le policier.

– Non, dans cet état, il n’est plus conscient.

– Bon, dépêchez-vous, insiste Maître Bavardo. Il n’y a pas de temps à perdre. Il sera toujours temps de l’interroger s’il en réchappe.

Les pompiers s’activent pour transporter jusqu’à l’ambulance le corps mal en point de Monsieur Delmas. Ce  n’est pas facile compte tenu de la raideur de l’escalier et des virages assez serrés. Les pompiers font preuve de maîtrise mais ils galèrent et pestent beaucoup. En bas, dans le petit couloir qui mène à la rue, Monsieur Delmas reprend conscience juste le temps de dire :

– Mon notaire est Maître Scribouvacte. Je me meurs. Je m… ah… suis… ah… tué… seul… ahah … ah… ahah… ahahahah…

Monsieur Delmas est retombé dans sa léthargie. Néanmoins, les pompiers emmènent le corps mourant dans l’ambulance, toutes sirènes hurlantes, brûlant feu rouge sur feu rouge, vers l’hôpital. La nouvelle de sa mort tombe quelques minutes plus tard, laissant tout le monde dans la consternation. Des questions demeurent : s’agit-il d’une mort naturelle, d’une mort accidentelle, d’un meurtre ? Les policiers feront leur enquête. Il est trop tôt pour se prononcer malgré la curiosité de tout le voisinage. Antonio voudrait bien savoir.

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Jean-Louis RIGUET

Membre de la Société des Gens de Lettres et du Bottin International des Professionnels du Livre

Sociétaire de la Maison des Ecrivains et de la Littérature

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