Eliminations pour un héritage, premières pages

Eliminations pour un héritage

 

Librebonimenteur vous offre les premières pages de ce roman d’enquête pour l’exécution d’un testament impossible

 

Éliminations pour un héritage

Un roman policier

De Jean-Louis RIGUET Carolus éditions

©Jean-Louis RIGUET, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-1464-9

EAN papier : 9791026214656

Internet : www.librinova.com

https://www.librinova.com/librairie/jean-louis-riguet/eliminations-pour-un-heritage-1

  

ROMAN D’ENQUÊTE

1

Présentations

 

 

 

Régulièrement, ils ont l’habitude de se retrouver le samedi matin dans l’un des cafés d’Orléans, le plus souvent celui situé près de l’ancien cinéma qui a été détruit. En général, ils sont quatre, tous passionnés de jeux de cartes. Mais aujourd’hui ils sont cinq. Ils n’arrivent pas à s’accorder pour jouer, alors ils papotent autour d’un apéritif. La descente buccale est abrupte et ils commencent à partir de 11 h 00 habituellement.

Les cinq hommes se connaissent assez bien car ils sont membres de la même association « Carte Club Orléanais » et se réunissent deux fois par mois pour jouer. Le samedi matin est un rendez-vous amical qui dure plusieurs heures. Les échanges verbaux sont nombreux et variés. Le cinquième arrivé perturbe les quatre autres et un froid s’est instauré d’autant plus qu’ils considèrent ce dernier comme ne faisant pas partie de leur monde, même s’ils tentent de donner le change.

Pour comprendre, il faut faire les présentations des hommes présents autour de la table sur laquelle reposent cinq boissons alcoolisées. Commençons par les habitués.

En premier lieu, est présent Olivier Depain demeurant à Fleury-les-Aubrais. Agé de quarante-six ans, il est marié, il a eu un enfant qui a dix-sept ans. Il dit à qui veut l’entendre qu’il est d’une origine modeste, milieu ouvrier, originaire du Loiret. Il déclare haut et fort qu’il n’a pas de maîtresse, pas d’enfant caché, que sa famille est tout à fait ordinaire et qu’il ne roule pas sur l’or. Tous les matins, il se dirige vers Orléans la Source pour effectuer son travail dans une société connue à l’échelon national et international dans l’exploration du sous-sol.

Quand on lui demande des précisions, il prononce des mots incompréhensibles comme instrumentation, résistivimètre, imagerie électrique, électrode, capteurs, transmetteurs d’analyses physico-chimiques. Bref, il résume en précisant que tous les travaux de la société permettent d’améliorer la connaissance du sous-sol et des sites potentiellement pollués. En général, il arbore un grand sourire quand il termine par la déclaration qu’il combat la pollution et que c’est écologique.

Ensuite, vient Christian Gourdet résidant à Orléans côté Saint-Jean de la Ruelle, à l’ouest de la ville, qui est âgé de cinquante-cinq ans et marié sans enfant. Toute sa vie est vouée au sucre. Ainsi, après un apprentissage en pâtisserie, il a créé un atelier de fabrication et de distribution ce qui lui permet de proposer à la vente des Praslines, des Lyettes, des Mirabos, des Grêlons, des Kaloudjas, et même le gâteau de Pithiviers.

Il ne tarit pas sur les pralines en racontant que les premières sont apparues à Montargis sous Louis XIII car le Maréchal Duc de Plessis-Praslin, alors Ministre et Pair du royaume, en offrait aux dames de la Cour. Le Maréchal faisait fabriquer ces friandises d’amandes grillées, caramélisées et tourmentées par l’un de ses officiers qui les avait créées. Il prenait plaisir à dire « vous savez que la Maison de La Prasline existe toujours à Montargis, près de l’église et que c’est la Maison Mazet qui conserve encore le secret de fabrication ».

Il est moins éloquent quand il s’agit d’évoquer « Le Loiret Gourmand », de création récente à l’initiative du Conseil général du Loiret, en précisant tout de même qu’il s’agit d’un fond de dacquoise noisette accueillant un confit de poire et de cerise recouvert ensuite de crème légère noisette et d’amandes caramélisées.

Par contre, notre ami est beaucoup plus disert en parlant du gâteau de Pithiviers. Il explique en long, en large et en travers qu’il s’agit d’un fondant ou un feuilleté à base d’amandes broyées et mélangées avec du sucre, du beurre en pommade, des œufs et du rhum, cuit dans des moules à pain de Gènes à environ deux cents degrés pendant une trentaine de minutes. Quand le gâteau est froid, il est glacé avec un fondant blanc puis décoré avec des fruits confits, cerises et angélique. Quand il tente de persuader l’un de ses clients d’acheter un Pithiviers, il enrobe son propos dans l’histoire de ce gâteau. Il explique alors que l’origine du fondant est très ancienne mais il ne sait pas depuis quand. Par contre, pour le feuilleté, il date le produit de trois siècles environ en arrière puisqu’il s’agit d’une création du sieur Feuillet, qui était pâtissier du Prince de Condé au XVIIIe siècle. Il tente ensuite une explication plus vieille encore qui remonterait aux Gaulois car, à l’époque, la ville de Pithiviers aurait été une ville située à un carrefour d’importance puisque son nom voudrait dire « le carrefour des quatre chemins » dans la langue des Carnutes. Or, en ce temps-là, ces derniers étaient réputés pour leurs galettes. De là, à dire que les galettes des Carnutes sont les ancêtres du Pithiviers, il n’y a qu’un pas que notre ami Gourdet franchit allégrement.

Le troisième homme est Claude Badieu, un grand gaillard un peu rustre, âgé de cinquante-neuf ans, demeurant à Fleury-les-Aubrais. Il est marié avec deux enfants, dont le premier est mort deux jours après sa naissance. Il aime à dire que sa femme joue du tambour. Il est loin de rouler sur l’or et heureusement il y a des gens sympas qui lui prêtent la maison où ils habitent. Il ne s’étend pas sur son métier qui serait dans la transformation des métaux à plat, le découpage, l’emboutissage et la tôlerie. En réalité, après une réduction des effectifs, son entreprise l’a gardé par pitié pour faire des petits boulots dans l’usine. Ce n’est pas suffisant pour le faire vivre avec sa famille, alors il arrondit ses fins de mois dans une casse quand il ne fait pas un peu de trafic pour survivre. Il est l’invité permanent des autres convives.

Enfin, arrive Philippe Verdure, cinquante-sept ans, marié avec quatre enfants ; il réside à Boigny-sur-Bionne. Il tient une épicerie fine où il propose de la bière régionale et des produits de la région orléanaise au sens large du terme. Il raconte volontiers qu’il vend du safran du Gâtinais qui est le meilleur du monde ainsi que le vantait Duhamel du Monceau en 1762. Vous comprenez dit-il « c’est grâce à la nature du terrain, du climat et de la culture que la qualité est là ». Et à qui veut l’entendre, il raconte que la culture du safran a été relancée en 1987 sous la marque « Or rouge millénaire du Gâtinais ». Si l’on ne peut l’arrêter, il va se laisser aller en expliquant que les safraniers travaillent le Crocus après séchage de la tige et de ses stigmates comme aromates en cuisine. C’est un produit qui coûte une fortune. Très ancien, il est originaire du Moyen-Orient et l’on trouve des traces du safran en botanique assyrienne du VIIe siècle avant Jésus-Christ. Il ne tarit pas non plus sur les vertus médicinales du safran.

Il ne faut pas le brancher sur la truffe car il racontera que celles qu’il propose viennent de la région de Pithiviers et de Montargis et qu’il existe plusieurs sortes de truffes. Il aime à rappeler que c’est en 1855 que la famille Poupier, installée vers Étampes, a lancé la culture de la truffe qui a duré une soixantaine d’années car le seul héritier continuant cette activité avait quitté la région. Mais, une relance a été faite il y a quelques années dans le Gâtinais.

Comme il est bavard, il aime bien aussi deviser sur le miel du Gâtinais ou de La Ferté Saint-Aubin ainsi que sur les andouillettes de Jargeau. Il blague en disant que ses andouillettes à lui sont fraîches et qu’elles ne remontent à ses origines, l’époque gallo-romaine sous le nom de « dodium » ou de « redonda », c’est-à-dire gonflé, rebondi, ayant la forme d’un tonneau. Une anecdote informe qu’au XVe siècle les évêques avaient décidé d’une exonération d’impôts sur la fabrication de ce produit pour remercier les fabricants d’avoir aidé Jeanne d’Arc dans sa lutte contre les Anglais.

Ces quatre-là s’entendent très bien. Mais le cinquième leur paraît un peu plus distant. Ce n’est peut-être pas le bon mot car ce serait plutôt une question de classe sociale. Ils le considèrent comme faisant partie, avec justesse, de la bourgeoisie orléanaise.  Le cinquième personnage est Martial Farma qui réside à Orléans, près du Parc Pasteur, dans l’une de ces maisons qui appartenaient, au temps de la splendeur d’Orléans, aux riches négociants en tous genres. Il ne lui faut pas plus de cinq minutes pour se retrouver en centre-ville à pied.

Martial Farma aime à vanter sa maison immense sous toit d’ardoises qui s’ouvre sur un jardin intérieur magnifique et pleinement ensoleillé, dont l’entretien est confié une fois par semaine à un jardinier. Il fait partie du milieu qui compte dans cette capitale provinciale qui est dirigée, en réalité, par quelques familles bien implantées depuis plusieurs générations. Agé de cinquante-deux ans, il est marié avec sa femme qui lui a donné trois beaux enfants qui ont tous de belles situations comme l’on dit. Les quatre autres sont persuadés que cette vieille famille orléanaise n’est pas prête à aller pointer à Pôle Emploi ni à être acculée à la faillite.

La famille Farma a toujours donné dans la pharmacie. Martin était propriétaire d’une Officine qu’il a revendue à cause de soucis avec le personnel avant d’intégrer le laboratoire familial avec le poste de Directeur Général. Il est d’ailleurs heureux  que ce soit le Directeur des Relations Humaines de la société qui s’occupe des problèmes de personnel car il n’a jamais aimé cela. Il ne tarit jamais sur sa profession qui constate une cinquantaine d’établissements dans la région Centre dont plus de la moitié emploie plus de cent salariés. Les plus grands laboratoires mondiaux sont présents localement et implantés principalement le long de la vallée de la Loire et l’axe Chartres-Dreux.

Martin aime à dire que la région Centre est la troisième région pharmaceutique de France et que ce secteur en plein développement contribue à l’essor de l’économie régionale en créant des emplois notamment avec les sous-traitants. Il n’oublie jamais de mentionner que la force de ce métier, c’est la diversité qui va de l’attaché de recherche clinique au visiteur médical en passant par les bio-informaticien, bio-statisticien, chargé hygiène-sécurité-environnement, chercheur en biologie, chercheur en chimie, formulateur, ingénieur chimique, ingénieur plasturgiste, pharmacie, technicien biologiste, technicien chimiste, etc. Il insiste également sur la chimie verte, les biotechnologies, le biodégradable qui suppose des experts en qualité, en toxicologie et en environnement.

Comme il est possible de le constater, le bourgeois pharmacien est à mille lieues du mec qui fait des petits boulots et quelques petits trafics dans une casse. L’ancien président du Carte Club Orléanais tenait à cette diversité parmi ses membres et l’on peut constater qu’il avait réussi son pari. Depuis qu’il n’est que Président d’honneur, la question qui se pose est de savoir si cela tiendra longtemps.

Bref, ils sont cinq à boire un coup dans un café du centre-ville, boulevard Alexandre Martin. Depuis que Martial Farma est arrivé, les autres sont moins diserts de sorte que la conversation tombe régulièrement. Et ils n’ont pas le secours des jeux de cartes qui auraient pu alimenter une discussion ou une querelle. Vers 12 h 30, certains commencent à remuer sur leurs chaises et à se tourner les pouces dans le mauvais sens. C’est Badier, de plus en plus mal à l’aise, qui donne le signal du départ. Dans la foulée, les autres se lèvent et se saluent en se souhaitant un bon Noël puisque la fête religieuse est dans deux jours.

 

2

Découverte morbide

 

 

Vers 09 h 00, le matin du 1er janvier 2017, un certain émoi envahit le boulevard Alexandre Martin à Orléans, pourtant calme les dimanches et jours fériés. En allant acheter des croissants pour agrémenter son petit- déjeuner, Maître Vincent Retor, avocat de son métier, est frappé par l’absence d’animation dans la maison à côté de la sienne. Il arpente le boulevard, désert en ce matin de jour férié surtout après une nuit passablement mouvementée par les agapes de la fête. De son pas lourd assuré il frappe à la porte de son voisin. Aucune réponse ne rompt le silence. Aucun bruit ne transpire. Le silence, le silence complet, le silence mortifère. Il recommence et se met à tambouriner violemment la porte qui ne s’émeut pas davantage. Le silence ne se rompt pas. Un voisin, qui se demande pourquoi un tel raffut vient troubler son intimité, sort sur le pas de sa porte et vient aux nouvelles :

– Holà, Maître Retor, vous en faites du bruit pour un jour férié. Que se passe- t- il ?

– Bonjour, Monsieur Méchin. Aucun bruit ne sourd de la maison de Monsieur Viellejoy. Je suis inquiet. Je crains le pire.

– Vous croyez ?

– Oui, hier soir, il était en pleine forme. Il est allé se coucher juste après minuit, une fois les vœux souhaités. Il disait avoir l’intention de se lever de bonne heure pour aller faire une longue marche le long de la Loire. Ce matin les volets sont toujours clos, aucun son ne vient de sa maison. Il devrait être rentré à cette heure- ci.

– Je pense que vous vous inquiétez pour rien, Maître Retor. Il n’est qu’un peu plus de 09 h 00. Notre ami Viellejoy n’est pas encore rentré de sa promenade, voilà tout.

– Vous avez probablement raison mais je suis inquiet néanmoins. Si, à 11 h 00, il n’a pas réapparu, j’appelle les pompiers et la police.

– C’est cela. Vous m’appellerez éventuellement le moment venu. Je vous aiderai dans vos démarches.

Maître Vincent Retor est un avocat établi depuis plus d’une vingtaine d’années dans cette bonne ville d’Orléans au même endroit du boulevard Alexandre Martin. Il faut dire que c’est pratique. Le tribunal se trouve à quelques centaines de mètres de son cabinet incorporé dans la maison où il a son domicile.

Vincent Retor a épousé en premières noces Clémentine, issue d’une bonne famille bourgeoise, de la bonne société comme l’on dit. Il l’aime toujours comme au premier jour. Elle lui a donné de beaux enfants. Le couple vit dans le rose tous les jours et leur ferveur sexuelle n’a pas variée depuis leur mariage. Clémentine confectionne de bons petits plats et Vincent lui concocte des nuits d’amour. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Ils ont un rythme de vie des plus simples. Vincent travaille la semaine. Il a su développer une clientèle de fidèles car il est bon dans les dossiers tortueux. Il ne compte pas ses heures mais il s’en trouve récompensé par la fidélité de ses clients et l’estime de ses confrères.

Clémentine, après s’être occupée des enfants et des tâches ménagères, se consacre désormais à diverses associations plus ou moins utiles ou intéressantes. Il faut bien s’occuper en attendant les faveurs de son mari besogneux. Ils aiment tous les deux le théâtre, le cinéma, la lecture. Ils ne dédaignent pas aller dîner dans les bons restaurants ou partir en week-end dans des hôtels de bonne qualité, en amoureux.

Quand il s’est établi à cet endroit, Vincent est allé se présenter à ses voisins les plus proches, du moins les résidents permanents, et l’occupant de la maison d’à côté n’a pas désiré lui ouvrir. Ce voisin a fait en sorte qu’il n’y ait aucune relation ni échange avec lui pendant au moins un an jusqu’au moment où il n’a pas pu faire autrement pour l’éviter. Maître Retor en avait profité pour se présenter et Monsieur Viellejoy avait été contraint d’en faire autant, à son corps défendant.

Monsieur Audebert-Grégoire Viellejoy est considéré, dans le quartier, comme un original, vivant seul et sans enfant. Personne ne lui connaît de famille. En tout cas, il n’en a jamais parlé. On n’a jamais su très bien de quoi il vit ni de quoi il tire ses revenus. Par contre, on sait qu’il n’a jamais travaillé. Il s’en vante souvent et trouve cela naturel pour un homme de sa trempe. Il ne part jamais en voyage. Il n’a pas besoin de prendre des vacances puisqu’il ne fait rien d’obligatoire. Il passe ses jours, été comme hiver, printemps comme automne, jours ouvrables comme jours fériés, à ne faire que ce qui lui convient au moment où il décide de son activité. Il se dit libre et sans contrainte. Il ne doit rien à personne et personne n’a pas de prise sur lui. Il entretient un certain mystère autour de lui ne laissant aucun être vivant interférer sur son existence.

Ce n’est qu’au bout d’une dizaine d’années que Maître Retor avait réussi à l’approcher et à commencer un début de relation amicale, difficile à entretenir d’ailleurs. Monsieur Viellejoy avait toutefois accepté quelques invitations à dîner de Maître Retor. Jamais il ne les lui avait rendues. C’est un ours quoique toujours affable et poli. Il n’est pas radin même s’il ne jette pas l’argent par les fenêtres. Aucun voisin n’a eu à se plaindre de ses agissements puisque Monsieur Viellejoy limite les relations au strict minimum. Il n’est pas méchant avec eux. Il les salue quand il les croise. Il est toujours en politesse avec eux. Mais il ne dégage aucune chaleur vis- à- vis de ces « gens- là » comme il dit. Ce n’est pas un mauvais homme. Il reste plutôt du genre discret. Certains disent que, s’il avait pu passer entre le mur et le papier peint, il l’aurait fait. Être moins épais que la colle ! Certains soirs, il quitte sa maison vers les 18 h 30, discrètement et presque en catimini, et ne revient que sur les 23 h 00, voire parfois davantage. Personne n’a jamais su où il allait ainsi.

Toujours est-il que ce matin pourtant de fête Maître Retor est inquiet et qu’il attend avec impatience 11 h 00 en surveillant la rue derrière le rideau de sa fenêtre de bureau. À 10 h 58, il n’en peut plus d’attendre. Il faut qu’il bouge. Alors, il prend son manteau, l’enfile, tourne la clé dans la serrure et le voilà sur le trottoir qu’il arpente allégrement. À peine est-il arrivé devant la maison que Monsieur Méchin y arrive lui aussi. Ils se mettent à frapper et tambouriner sur la porte de Monsieur Viellejoy, en coups forts mais assez courts et parsemés de moments de silence pour écouter s’il y a une réponse. Rien. Rien ne bouge. Rien ne trouble le silence. Il ne se passe rien. Les deux hommes appellent « Monsieur Viellejoy » en criant si fort que d’autres voisins se positionnent sur le pas de leur porte. On aurait voulu créer une émeute que l’on ne se serait pas aussi bien pris. Presque toutes les personnes habitant dans ce bout de boulevard sont sorties et commencent à s’agglutiner sur le trottoir. L’émotion est à son comble, les discussions vont bon train, les sous-entendus aussi. « De quoi se mêle-t-il celui-là ! »

Au bout d’un petit quart d’heure, Maître Retor décide d’appeler la police et les pompiers. À 11 h 20, les pompiers arrivent les premiers et se font expliquer la situation. Dix minutes plus tard, les policiers sont sur les lieux à leur tour et les deux hommes reprennent leurs explications. Après un long moment de concertation, la décision est prise. Les pompiers vont ouvrir la porte. Avec un pied de biche, un pompier défonce la porte ou plutôt casse la serrure qui cède sans de trop grandes difficultés. Tout le monde, enfin tous ceux qui se sentent un intérêt supérieur à la raison de l’intimité, pénètre dans la maison, sauf un ou deux plantons qui montent la garde sur le trottoir. Néanmoins, les pompiers et les agents font un peu le gendarme en limitant les curieux.

Maître Retor, qui connaît parfaitement la maison, entre le premier, immédiatement suivi du plus haut gradé des policiers et d’un pompier. La porte donne sur un couloir qui sert d’entrée. Sur la droite s’étend le salon en longueur, ouvrant sur le boulevard, suivi vers le fond par la salle à manger que termine une espèce de véranda couvrant ce qui devait être une ancienne cour. Rien d’extraordinaire à constater dans ces deux pièces, si ce n’est un peu de fouillis. Au fond du couloir, la cuisine ne transpire aucun occupant ni désordre.

Les hommes s’empressent de monter les marches de l’escalier pour arriver au premier étage sur un palier qui dessert deux chambres et une salle de bains. Maître Retor se dirige sans hésiter vers la chambre sur rue qui constitue celle de Monsieur Viellejoy. Le lit est défait mais vide. Du fatras règne un peu plus qu’à l’ordinaire. Le tiroir d’une commode est resté ouvert. Dans l’autre chambre, rien n’a bougé. Maître Retor s’élance vers le deuxième étage en montant la flopée de marches. La distribution des pièces est la même qu’à l’étage précédent. Rien n’a bougé. Il n’y pas d’occupant. Les hommes commencent à se gratter la tête. Tout cela est étrange.

Maître Retor déclare :

– Il ne reste que le dernier niveau, mais c’est un grenier. Cependant, nous ne pouvons pas économiser sa visite.

La montée continue rapidement. Effectivement, sur le palier du quatrième niveau, s’ouvre un immense grenier sous une charpente magnifique recouverte d’ardoises. Tout d’abord, les hommes ne voient rien. Ils vont faire demi- tour quand, l’un d’eux, sûrement plus curieux, en s’avançant, découvre sur la gauche, dans le recoin d’un compartiment, une forme humaine baignant dans son sang. Vite, le pompier avance, s’agenouille, s’affaire sur la victime et constate que l’homme est mortellement blessé. Maître Retor s’approche et déclare :

– C’est bien Monsieur Viellejoy. Je pense qu’il est en piteux état et qu’il faut vite le transporter à l’hôpital. Apparemment, il a beaucoup perdu de sang.

– Je ne suis pas sûr qu’il arrive vivant à l’hôpital. Mais nous allons tenter l’impossible.

– Monsieur Viellejoy peut-il parler ? Demande le policier.

– Non, dans cet état, il n’est plus conscient.

– Bon, dépêchez-vous, insiste Maître Retor. Il n’y a pas de temps à perdre. Il sera toujours temps de l’interroger s’il en réchappe.

Les pompiers s’activent pour transporter jusqu’à l’ambulance le corps mal en point de Monsieur Viellejoy. Ce n’est pas facile compte tenu de la raideur de l’escalier et des virages assez serrés. Les pompiers font preuve de maîtrise ; pourtant ils galèrent. Ils pestent beaucoup. En bas, dans le petit couloir qui mène à la rue, Monsieur Viellejoy reprend conscience juste le temps de dire :

– Mon notaire est Maître Terroir. Je me meurs. Je m… ah… tué… seul… ahah … ah… ahah… ahahahah…

Monsieur Viellejoy est retombé dans sa léthargie. Néanmoins, les pompiers emmènent le corps mourant dans l’ambulance, toutes sirènes hurlantes, brûlant feu rouge sur feu rouge, vers l’hôpital. La nouvelle de sa mort tombe quelques minutes plus tard, laissant tout le monde dans la consternation. Des questions demeurent : s’agit- il d’une mort naturelle ? D’une mort accidentelle ? D’un meurtre ? Les policiers feront leur enquête. Il est trop tôt pour se prononcer malgré la curiosité de tout le voisinage. Vincent voudrait bien savoir.

 

Éliminations pour un héritage

Un roman policier

De Jean-Louis RIGUET Carolus éditions

©Jean-Louis RIGUET, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-1464-9

EAN papier : 9791026214656

Internet : www.librinova.com