La diffusion : une aventure désespérée ?, par Thierry Rollet

La bonne diffusion est celle qui fait vendre. De plus en plus difficile pour les livres.

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Je m’étais moi-même commis d’une chronique publiée dans le SCRIBE MASQUE numéro 2 diffusée par LES EDITIONS DU MASQUE D’OR dont voici la teneur :

Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ?

Au Salon du Livre de l’Île de France à Mennecy, début décembre 2013, j’étais assis derrière ma table à côté de mes amis Richard Taillefer, fin poète, et de Gérard Porcher, romancier et poète à ses heures.

Nous étions dans un creux. Je veux dire par là que la montée montante de la foule des curieux et acquéreurs potentiels venait de passer et que la suivante arriverait sûrement dans quels moments. Bref, nous étions là à attendre le client quand notre attention a été attirée par un couple.

Un homme d’âge mûr, grand, brun et attentionné. Une jeune fille, bien mise, les cheveux en ordre. Douze treize ans peut-être ? L’homme discutait avec un auteur assis à côté de nous. De quoi parlait-il ? Nous n’entendons pas. Mais la discussion avait l’air d’être sérieuse, comme quelqu’un qui pose une question en vue d’une acquisition, et comme quelqu’un d’autre qui répond en vue d’une vente. La petite fille était là muette, écoutant, la main posée sur un livre.

Cette posture avait son importance. La conversation continuait entre les deux hommes. La petite fille se taisait toujours. Puis, il y eut un changement. Celui que nous prenions pour son père interrogea la jeune fille. Nous comprîmes alors qu’il s’agissait d’acheter un livre pour la jeune fille. La discussion était sérieuse à cause de cette transaction. À priori, ce n’était pas le coût qui alimentait celle-ci.

L’objet de la discussion était le livre. Quel livre ferait l’objet de la vente ? L’auteur tenait en ses mains un livre et en vantait les qualités. Le présumé père en tenait un autre et se tâtait. Puis, à un moment, les deux hommes prirent conscience qu’il faudrait peut-être aussi tenir compte de l’avis de la jeune fille qui attendait patiemment.

La question lui fût posée. Sa réponse ne tarda pas. Elle souleva simplement le livre sur lequel sa main était posée depuis plusieurs minutes. Les deux hommes firent la moue. Un désaccord était né. L’auteur allait rater sa vente. Alors, le couple se retira, arpenta les rangées, sûrement pour réfléchir. Dix minutes plus tard, il revint, s’arrêta de nouveau devant le même auteur. La discussion reprit, la jeune fille attendant la main posée sur le même livre.

La même question lui fut posée. La réponse fut la même. La jeune fille voulait le livre sous ma main.

Pourquoi ? Elle ne l’avait même pas feuilleté. Mais c’était celui-là et pas un autre.

Avec mes amis, nous nous sommes posé la question de savoir pourquoi celui-ci. Nous n’avons pas trouvé de réponse. En avez-vous une ?

J’ai fait ce préambule un peu long pour imager la problématique. Pourquoi un livre se vend et pas celui d’à côté ? Je parle ici des livres mais c’est la même chose pour d’autres biens.

En tant qu’auteur, l’objectif, en dehors du plaisir de l’écriture et de celui d’être édité, est néanmoins de vendre. Sinon, à quoi cela sert-il de publier si c’est pour ne pas être lu ? J’entends ici le mot vendre dans le sens lecture. Mais un lecteur est avant tout un acheteur. S’il n’aime pas le produit, il n’achètera pas. Vous aurez beau lui vanter les mérites de l’objet, il n’en démordra pas. À contrario, s’il a envie d’un objet, même mauvais, même sans utilité pour lui, il l’achètera. Allez savoir pourquoi ? et pour quoi ?

Compte-tenu de mon objectif, je m’évertue à faire connaître ma production, autant que l’éditeur. J’en parle autour de moi. J’en parle à la radio. J’en parle dans les journaux. J’en parle sur les réseaux sociaux. Je fais des salons du livre. Je fais des dédicaces. Je fais des conférences. Des sites de vente en ligne l’ont en référence. Et alors ? Mais me direz-vous, « si ton livre ne se vend pas, c’est qu’il est mauvais ». Peut-être, mais aujourd’hui, là n’est pas mon propos.

Je considère qu’en tant qu’auteur, j’ai fait ce que j’avais à faire.

Désormais, si je me place du côté lecteur-acheteur, comment vais-je m’y prendre ?

Soit j’ai besoin d’un ouvrage bien précis sur un sujet précis. Dans ce cas, c’est simple, je vais faire des recherches précises. Je vais peser le pour et le contre. Je vais chercher les prix, la meilleure affaire à faire. J’achèterai soit le commerçant du coin pour des raisons de service après-vente, soit sur internet pour des raisons de commodité.

Je n’entrerai pas dans la problématique du livre papier ou du livre numérique. Je préfère le papier mais j’utilise aussi le numérique. En librairie, l’acheteur reçoit des conseils. Sur internet, l’acquéreur lit des informations. C’est là, toute la différence. D’un côté, il y a la chaleur (ou le parti-pris, ou la réputation) du vendeur et de l’autre le sérieux (ou pas) des renseignements.

Le commerçant du coin, on le connaît. S’il y a un problème, il est là pour répondre. Sur la toile, ce n’est pas pareil. Il y a tout et n’importe quoi. Une chose et son contraire. Il y a trop d’informations et l’on sait que « trop d’information tue l’information ».

L’avantage du numérique est que le livre devient transportable partout dans les liseuses ou les tablettes. Les e-books ne prennent pas de place. Le stockage est important.

Soit j’ai besoin d’acheter un livre mais je ne sais pas lequel. Dans ce cas, je vais rester dans l’expectative pendant un certain temps. Je préfère aller, souvent, chez le libraire qui me conseillera.

Si je reprends mes recherches d’achat de livres, sans critères précis, et sans demander le conseil d’un professionnel ou de quelqu’un que je connais, en tant que lecteur et acquéreur potentiel, je vais être devant un mur. Mettons que j’aille sur le site XYZ qui vend des livres. Je vais me retrouver devant une page avec des tonnes de livres. Mais lequel vais-je choisir ? Ma décision sera faite à partir de quoi ? Parce que le site est beau, bien présenté ? Parce que le livre a une belle couverture ? Parce que les trois mots de résumé m’attirent ? Parce que le livre a reçu un prix ?

La difficulté tient au grand nombre de livres présentés et au grand de nombre de sites qui les présentent.

Je n’ai pas de réponse à ses questions mais elles sont importantes car il s’agit de la survie d’un marché en difficultés. Les librairies de quartier souffrent et ferment leurs portes. Les centres culturels se maintiennent comme ils le peuvent. La vente sur internet augmente régulièrement. La vente du numérique aussi.

Mais la bataille est-elle faite avec des armes égales ? Pourquoi le numérique n’est-il pas au même prix que le papier ? Vous me répondrez : « ce sont les coûts de fabrication qui ne sont pas les mêmes ». C’est exact, mais on tue l’un par l’autre. Et le livre, là-dedans, que devient-il ? C’est une guerre fratricide. Pourquoi ne pas mettre les deux au même prix ? L’on verra ainsi qui gagne ?

Je pense qu’il faut que l’on conserve à l’esprit que le livre n’est pas une marchandise comme une autre. Il s’agit de littérature, de culture, de la lutte contre l’in alphabétisation. Il ne s’agit pas simplement de vendre à moins cher. Le contenu compte beaucoup.

Je n’ai pas de réponse à tout cela. Je suis provocant volontairement pour susciter des réponses de la part des auteurs et peut-être aussi des éditeurs.

Jean-Louis RIGUET

08/01/2014

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