Etrange sentiment éphémère

UN ETRANGE SENTIMENT EPHEMERE

                Le coup de feu attisait les serveurs du restaurant. Les deux salles intérieures étaient pleines. La terrasse était bondée. Il ne restait que deux tables manges-debout. Une effervescence de travail régnait dans tout l’établissement et le patron, un jeune type fort en gueule, s’égosillait pour faire avancer son monde.

                Je me présentai, comme tous les jours, à l’entrée et serrai les mains des serveuses. Je les connaissais toutes par leur prénom. J’étais connu car je venais presque tous les jours, depuis une dizaine d’années. Ma présence ne durait pas longtemps. Juste le temps d’avaler le plat du midi et de boire un café. Ma table pouvait tourner au moins deux fois, c’était intéressant pour le tenancier même si la consommation n’était pas excessive. L’intéressant était la régularité.

                Laure m’installa sur l’un des manges-debout et prit ma commande. Cela dura un peu plus longtemps que d’habitude, trois secondes tout au plus, car j’avais demandé à changer de garniture. Cependant, cinq minutes plus tard, mon plat arrivait, porté par Fleur. Après avoir reluqué mon poisson accompagné d’haricots verts, j’entamai la bête avec ma fourchette. Le plat était bon. Ce n’était pas une assiette des Troisgros ou de Bocuse, mais pour un midi de travail le contrat était rempli.

                Un va et vient incessant se produisait dans l’entrée, les personnes passant devant moi dans les deux sens. Les clients qui voulaient manger dans un sens, ceux qui avaient fini et payé dans l’autre sens. Les serveuses couraient dans tous les sens, mains vides ou mains pleines, c’était selon. L’on refusait du monde et certaines personnes bougonnaient en sortant. Entra une jeune fille.

                Je ne fis pas vraiment attention à elle, encore que … Elle était brune, avec des cheveux presque mi- longs. J’adore. Elle était bien mise. J’adore. Avec son petit tailleur gris. J’adore. Elle était chargée avec sa grosse valise à roulettes et son sac à main. Un sac à main de dame ! C’est-à-dire large et bien rempli. Elle demande au serveur si elle pouvait prendre un café. La réponse fut affirmative. Un geste de la main lui enjoignit d’aller vers le mange-debout situé à côté du mien. Elle poussa sa valise vers le mur, posa son sac et s’enquit des toilettes. Elle disparut derrière la porte.

                Pendant ce temps-là, je veux dire le pipi de la dame je présume, une serveuse, Marie, a fait remarquer qu’il était hors de question qu’elle s’installa à cet endroit en raison de tous les clients qui attendaient une place assise pour déjeuner. Elle revint, s’installa sur son siège, près du mien. Laure, la serveuse, lui dit qu’elle ne pouvait rester à cet endroit pour un simple café. La jeune fille fit une grimace et commença à se bouger sur son siège en signe de mécontentement. Elle lança : « puisque c’est comme cela, je vais aller ailleurs ». Peut-être pensait-elle faire fléchir la serveuse. Que nenni ! Point de réponse, il fallait qu’elle s’exécute.

                J’arrivais à la fin de mon assiette et j’attendais un café. Voyant la jeune fille embarrassée, emberlificotée dans ses affaires, je lui fis un signe, pas un clin d’œil, lui proposant aimablement qu’elle s’assoit à ma table. Une seconde de réflexion passée, elle accepta en me disant : « merci, c’est gentil ». J’étais aux anges. Pensez donc, elle avait peut-être quarante ans de moins que moi. La nouvelle installation terminée, elle très sérieuse, moi intrigué, ne sachant trop que faire de cette situation.

                La jeune fille me demandait de lui prêter ma serviette en papier, ce que je fis promptement. Pourquoi la contrarier ? Je me demandais ce qu’elle voulait en faire puisqu’elle avait déjà servi. En fait, elle ne voulait simplement que poser son cahier sur la table, mais cette dernière était mouillée, elle nécessitait un essorage immédiat. La table essuyée, le cahier posé dessus, elle l’ouvrit à une page écrite à la main et s’enquit de la lire en intériorisant ce qu’elle lisait. Je ne savais trop quelle attitude adopter. Allions-nous nous parler ou rester silencieux ? Qui allait rompre le silence ?

                Je ne m’en souviens plus. Sûrement elle. Mais, auparavant, nous nous regardions par en-dessous, je veux dire par là avec l’air de ne pas y toucher. Un coup c’était elle, un coup c’était moi. Nous devions trouver, sûrement l’un et l’autre, que c’était trop bête d’être assis en face l’un de l’autre et de boire un café sans échanger un mot. Elle me demanda si c’était la pause déjeuner. Timidement, je lui répondis « oui ». Elle se replongea dans son cahier, avec l’air de lire sans lire. Je la regardais. Une jolie petite brunette comme je les aime. Elle avait l’air intelligent et semblait bien élevée. Je pris mon courage à deux mains : « Et vous, vous êtes à Orléans pour … » ¨Pourquoi pourrait-elle bien être à Orléans ? Peut-être y habitait-elle déjà ? C’était une question idiote. Heureusement, elle vint à mon secours.

                – En fait, je viens à Orléans pour un entretien d’embauche.

                – Ah oui ! Pas facile en ce moment.

                – J’ai un entretien d’embauche à la Carsat à 14 h 20. C’est loin d’ici ?

                Je lui expliquais que non. Il lui suffisait de prendre à gauche en sortant du restaurant et de descendre le boulevard sans changer de côté. Elle trouverait forcément, une vingtaine de minutes plus tard.

                – Et vous ? C’est la pause-déjeuner ?

                – Oui, je reprends tout à l’heure. Je travaille à côté.

                De fil en aiguille, nous échangions depuis un bon quart d’heure, le café était à moitié bu. Je lui donnais mon sucre. Elle n’en prit que la moitié. Elle me demanda ce que je faisais. Je lui expliquais. Elle répondit qu’elle était assistante sociale, qu’elle travaillait dans une CRAM[1] à Paris, mais qu’elle voulait revenir en province, car elle trouvait la vie parisienne difficile. Il y avait un poste à prendre à Blois, en CDI. Elle le voulait. Mais il y avait plusieurs candidats, alors elle réservait son pronostic.

                Puis, elle m’a dit qu’elle était bretonne, des Côtes d’Armor, le nord de la Bretagne aux rochers de granit rose. Nous avons échangé sur la beauté de la Bretagne, nord et sud. Elle était venue à Tours pour ses études. Son diplôme en poche, elle était montée à Paris. Elle voulait redescendre un peu. Répondant à ma question, elle me dit qu’elle ne trouvait rien en Bretagne, c’était la crise.

                Je lui ai exprimé que j’étais sensible à la Bretagne, pas directement, mais par mon patron parisien interposé. En effet, ce dernier était issu d’une famille plus qu’aisée qui avait fondée en 1850 un petit village à l’intérieur d’un village plus grand, en Bretagne nord, mais un peu plus à l’ouest. Elle fut interloquée de cette révélation et me dit qu’elle avait remarqué qu’il y avait beaucoup de bretons à Paris. Je lui répondis que oui et qu’il y en avait beaucoup autour de la gare Montparnasse qui desservait Brest.

                Elle m’a dit qu’elle avait fait un stage à Orléans, il y avait quelques années, de trois mois. Nous avons échangé sur la ville qui a beaucoup embellie ces dernières années. Nous avons comparé avec Tours et Blois. J’ai cité le dicton que l’on m’avait appris quand je suis arrivé à Orléans : « À Tours, on vit avec le capital, à Blois, on vit avec les intérêts et à Orléans, on vit avec les intérêts d’intérêts. » Nous avons ri. Un silence nous a envahis quelques instants.

                Je lui ai dit que j’avais trouvé mon occupation pour ma future retraite. Elle m’a demandé ce que c’était : « du sport, de la lecture, des voyages ? » J’ai répondu que j’aimais écrire. Elle a poussé un peu plus loin : « vous voulez écrire un livre ? » En réponse, j’ai avoué que j’avais écrit un livre, un roman historique sur la bataille de Loigny la Bataille, Augustin. Comme elle ne connaissait pas, je lui fais un descriptif succinct. Puis, j’ai ajouté que j’avais un autre livre qui sortirait fin octobre qui avait obtenu le prix Scriborom 2013, L’Association des Bouts de Lignes. J’ai narré succinctement le sujet : une enquête humoristique pleine de rebondissements qui balaie les spécialités orléanaises. Elle m’a demandé les titres pour voir. J’ai voulu lui donner mais j’ai fait mieux, à sa demande, j’ai inscrit l’adresse de mon blog sur son cahier. Elle a promis d’aller voir. Cela m’a fait plaisir.

                L’heure ayant tourné un peu plus vite depuis qu’elle était là, je me suis mis en quête des additions, une pour chacun. Je lui ai souhaité « bonne chance dans son entretien ». Je me suis levé de mon mange-debout, ou plutôt j’ai descendu car j’ai les jambes courtes. Je me suis faufilé entre les deux tables, j’ai pris les deux notes. Elle a protesté. J’ai insisté. Elle a capitulé. Je lui ai encore souhaité bonne chance, je lui ai serré la main et je suis parti vers la caisse. Le paiement effectué, je suis revenue vers elle et de nouveau je lui ai serré la main en lui souhaitant tout le bonheur du monde.

                Je suis parti, elle est restée. M’a-t-elle regardé partir ? Qu’a-t-elle pensé ? En conservera-t-elle le souvenir ? Je ne saurai jamais rien de ses pensées ni de ses émotions.

                Je me suis éloigné d’un pas lourd, mais avec le cœur léger, avec un sentiment étrange et inaccompli. J’avais passé un excellent moment et j’étais ému de cette rencontre, avec cette jeune fille que j’aie pu aimer l’espace d’un instant. J’en ai presque les larmes aux yeux en y pensant. Un amour de toutes les façons impossible !

                Moi, le gros ours bourru, j’ai fondu comme neige au soleil devant ce petit bout de femme, dont je ne sais rien. Je ne connais ni son nom ni son prénom. Je n’ai pas son téléphone. Elle sait presque tout de moi. Elle sait où me retrouver puisque je lui ai signalé la direction de mes bureaux à cinquante mètres de là. Je lui ai donné l’adresse de mon blog.

           Une rencontre gratuite, importante dans sa brièveté, qui m’a rendu heureux. Un sentiment étrange d’inassouvi, d’incomplet, d’éphémère. Plein d’émotions.

                Pour le prix d’un café !

               Détail : le mange-debout à côté du mien resta vide.


[1] Caisse Régionale d’Assurance Maladie.

    05 juillet 2013

                                                                                                              Jean-Louis RIGUET

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Liens :

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Jean-Louis RIGUET

Membre de la Société des Gens de Lettres et du Bottin International des Professionnels du Livre

Sociétaire de la Maison des Ecrivains et de la Littérature