AUGUSTIN est paru et en vente aux Editions Dédicaces

Première de couverture d’AUGUSTIN ma bataille de Loigny

En vente aux EDITIONS DEDICACES :  http://www.dedicaces.ca/

Présentation

1870, Loigny la Bataille. La guerre franco-prussienne fait rage. En décembre, Loigny la Bataille est le théâtre d’une bataille meurtrière. Le Château de Villeprévost, réquisitionné par les bavarois, est transformé en hôpital de campagne.

« Les Prussiens se sont, côté nord, déployés de La Maladrerie à Lumeau en passant par Fougeu, Beauvilliers, Goury. Côté sud, les Français font front sur Nonneville, Villepion, Villours, Faverolles, Terre Rouge. Au milieu de ces deux lignes : Loigny est prise en étau. La bataille dans Loigny se fait pour une rue, un passage, une impasse, un quartier, une maison, une cave, pour rien. On se bat, c’est tout. Il faut avancer, ne pas reculer, mourir s’il le faut. »

« Cela fait quand même en une seule journée environ 15000 victimes soit environ 100 par kilomètre carré. … Quand même… une victime par cent mètres carrés ! »

L’ancien régisseur, Augustin, vit avec les siens au château cet épisode guerrier de l’histoire locale. Sa petite fille adoptive rencontrera-t-elle l’amour ? S’en sortiront-ils ?

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 AUGUSTIN ma bataille de Loigny (extraits)

PREFACE

 C’est avec grand plaisir que je vous fais part de ma réaction tout à fait admirative devant le manuscrit que vous m’avez si obligeamment adressé.

L’Histoire, dont vous décrivez un épisode avec une précision d’une impressionnante richesse, a écrit en effet en ces lieux l’une des pages les plus sanglantes et les plus héroïques du XIXème siècle finissant. La cérémonie annuelle de commémoration, émouvante par sa fidélité autant que par sa simplicité, habituellement tenue dans les conditions météorologiques assez exécrables que le vent de la plaine en décembre a coutume d’accentuer, nous permet d’imaginer les efforts et la souffrance endurés par les combattants des deux fronts.

Villeprévost, où vous situez votre nouvelle, ne se trouve à vol d’oiseau qu’à deux kilomètres du champ de bataille. Il s’agit d’une gentilhommière, agrandie et modifiée au siècle précédent, lieu de villégiature estivale d’une famille originaire de Tillay, que la charge de Conseiller du Roi au Châtelet d’Orléans au XVIIIème siècle retenait la plus grande partie de l’année dans cette ville. Les événements que vous relatez l’avaient transformée durant quelques semaines en hôpital de campagne de l’Armée bavaroise.

Il se trouve que le propriétaire de l’époque était mon arrière-arrière grand-oncle Émile Fougeron, marié mais mort sans postérité. Ce dernier était effectivement très bon et généreux pour tous ceux qui avaient une raison de le côtoyer ; on rapporte même que les employés des Chemins de Fer d’Orléans et d’Orgères en Beauce l’appréciaient particulièrement pour la largesse avec laquelle il distribuait ses cigares lorsqu’ils attelaient son wagon personnel… Ce qui est certain, c’est qu’il a laissé le souvenir d’un homme de devoir dont la fortune n’avait pas altéré l’abord avenant et ouvert. Son épouse, Marie-Amélie, était d’une santé fragile et ne partageait pas de ce fait l’intrépidité que vous attribuez à son mari dans votre récit.

La vie menée par mes aïeux dans cette maison que j’habite aujourd’hui avec bonheur était, en dehors de la période ténébreuse que vous évoquez, et à en croire les récits et souvenirs familiaux, emplie de la paisible agitation d’une grande maison vivant en quasi-autarcie. Après la fin de la guerre de 70 et la construction de la chapelle érigée en action de grâce, elle était rythmée, durant ma jeunesse, par la cloche appelant le hameau à la prière du soir. L’aisance financière de mes aïeux leur permettait de recevoir avec facilité et leur foi profonde les rendait proches du clergé dont les représentants prenaient souvent place à leur table, d’où les fréquents séjours des évêques d’Orléans ou de Chartres à Villeprévost.

La piété ambiante de l’époque et le respect réciproque entre personnes de conditions sociales différentes qui imprégnait manifestement alors les rapports humains dans cette petite communauté de Villeprévost, contribuaient certainement comme vous le décrivez, à maintenir une relation paisible et confiante entre ses habitants.

C’est pourquoi, si le récit n’apparaît, dans la nouvelle ou le roman, qu’au prix de quelques entorses à la réalité de certains faits, la vérité de l’environnement social et historique de votre récit me semble parfaitement restituée.

C’est donc à la fois avec gratitude et amusement que j’ai pris grand plaisir à cette lecture, en témoin captivé par le romanesque d’un récit en un lieu et en un temps qui me sont familiers.

Villeprévost,

25 février 2012

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PROLOGUE

Le 2 décembre 2010, le matin, vers onze heures, je suis installé dans mon cabinet, tranquillement assis dans mon fauteuil, dans l’attente d’un client qui a rendez-vous quelques minutes plus tard. Égoïstement, je respire les effluves subtils de mon eau de toilette de ce jour. Je ne sais pourquoi mais j’ai tenu à m’asperger d’Opus 1870, cette eau de toilette inventée pour l’homme par Penhaligon’s, la société de parfums créée par William du même nom en 1870. Ce travail bien fait, bien fini, presque une œuvre d’art, laisse suggérer son nom, révèle un accord harmonieux entre l’ambiance d’une église, l’odeur de la terre et la douceur du Cachemire et se présente d’une manière complexe susurrant grandeur et élégance.

La pièce que j’occupe fait partie intégrante d’un immeuble, situé sur le Boulevard Alexandre Martin à Orléans, non loin du quartier des Champs-Élysées, datant de 1870, d’une belle facture, en pierre de taille de Souppes, provenant des carrières de Souppes-sur-Loing. La couleur de la façade est beige, plutôt claire, un peu veinée. Cette pierre de Souppes est très employée pour la construction et la restauration de monuments nationaux, comme l’Arc de Triomphe et le Sacré-Cœur. Tout ce côté sud du boulevard est bordé de ce type d’immeubles. Cette partie n’est qu’un bout du boulevard qui ceinture le cœur de la ville en changeant plusieurs fois de dénomination, faisant un arc de cercle enserrant ainsi comme un étau le centre historique, partant d’un côté de La Loire et arrivant de l’autre côté à La Loire. Quatre niveaux plus le sous-sol composent cette bâtisse à l’architecture intéressante avec ses deux œils-de-bœuf au dernier étage et son balcon à l’étage noble du premier. D’un côté, au nord, les fenêtres ouvrent sur le boulevard, large à cet endroit de presque cent mètres, planté d’arbres centenaires d’une hauteur impressionnante. De l’autre côté, au sud, la vue sur la Cathédrale Sainte-Croix est imprenable, surtout au dernier niveau. Dans cet immeuble, sont les locaux professionnels. Mon associée occupe son appartement personnel aux derniers étages, en duplex. Les hauteurs sous plafond sont de 4 mètres 50. Toutes les pièces ont une cheminée mais heureusement elles ont le secours d’un chauffage central car elles sont difficiles à chauffer l’hiver. Les déperditions de chaleur sont énormes.

Cela fait désormais plus de vingt ans que j’exerce ce métier dans cette ville en tant que titulaire. Nos locaux précédents se trouvaient non loin de là, toujours dans le même quartier des Champs-Élysées, dans un immeuble 1930 édifié sur plusieurs niveaux de caves. Orléans est construite sur plusieurs étages de caves, tunnels, souterrains, représentant plusieurs villes détruites et reconstruites les unes sur les autres. Certains prétendent même que plusieurs souterrains passent sous le lit de la Loire pour rejoindre Cléry-Saint-André, situé à une quinzaine kilomètres de là. Auparavant, j’étais dans cette profession comme salarié. Quand j’étais jeune, j’étais dans la technique juridique. Je n’avais pas suffisamment de bases solides pour m’en éloigner un tant soit peu. Aujourd’hui, après une expérience de près de cinquante années, je peux aisément me détacher de cette technique pour m’attacher davantage aux relations humaines. Le nombre de rendez-vous professionnels, environ cinq à sept tous les jours, permet des échanges intéressants et différents à chaque fois. Même si les dossiers semblent similaires, avec le même droit à appliquer, ils sont forcément différents en raison du fait que les personnes concernées sont différentes. De même que je suis persuadé qu’à chaque âge de l’individu correspond une étape de sa vie qu’il doit accomplir et que, s’il ne la réalise pas à ce moment-là, il sera dans l’obligation de revenir en arrière combler le manque, de même je crois que l’on ne peut donner à un client toute l’étendue de la réponse qu’il attend à sa question, parfois simplement suggérée, que si l’on peut s’échapper du droit pour s’attacher au fond de son problème personnel. Cela me semble vrai pour ce type de métier mais est reproductible pour chaque fonction.

J’en suis là de mes évocations égoïstes et personnelles quand mon client m’est annoncé.

– Bonjour, Monsieur Voisin, comment allez-vous ?

– Bonjour, Maître, je vais bien, merci et vous ?

– Moi aussi, merci. Que puis-je faire pour vous ?

– Voilà, je voudrais…

La conversation se poursuit ainsi un certain temps, ou plutôt un temps certain, puisque nous sommes bavards tous les deux. Je me lève. Lui aussi. Sa femme qui attendait dans la salle d’attente entre dans mon bureau. Nous nous saluons. Puis, elle déclare :

– Maintenant que toutes nos histoires sont terminées, je peux bien vous dire que sans vous, nous n’y serions pas arrivés. Pourtant, vous savez, nous y tenions à cette propriété. Vous savez ce que nous avons dû endurer et en faire. Désormais, n’en parlons plus. Passons à autre chose.

Leur dossier n’avait pas été simple. Il s’agissait d’une histoire de famille, dans une fratrie de cinq frères et sœurs, qui, à la suite de plusieurs procédures, traînait en longueur. Plusieurs années avaient vu s’affronter les antagonistes pour le partage d’une propriété de plusieurs centaines d’hectares en pleine Sologne. Plusieurs bâtiments s’enroulaient autour d’une maison de maître et se trouvaient cernés par une immense forêt. Le mobilier garnissant les bâtisses avait aussi occasionné des dégâts. Il avait fallu que je me déplace jusqu’au fin fond du Loir-et-Cher pour tenter de les mettre d’accord, ce qui, pour une fois, avait été fait avec succès. Le dernier rendez-vous avait eu lieu chez un confrère, quelques semaines auparavant, au cours duquel ma cliente avait voulu marquer le coup en lisant un petit texte de deux pages qu’elle avait soigneusement préparé et qui relatait tout ce qu’elle pensait de ce dossier, en tentant de rétablir certaines vérités qu’elle estimait exactes. Pendant la lecture, nous nous serions crus au Pôle Nord tant l’atmosphère était glaciale. Le silence était étourdissant. Puis, elle avait tourné les talons, contente de son petit effet, et je l’avais suivie tout penaud, mon confrère nous raccompagnant avec moult mots aimables, même s’il avait été grandement la cible de l’intervention orale de cette dame.

Après un moment de silence, elle continue :

– Ce que je vais dire va sûrement vous surprendre. Savez-vous que mon mari, ici présent, est né dans cette pièce, et que son berceau était là, au pied de votre cheminée il y a soixante-dix ans ? C’était en 1940, le 2 décembre exactement, pendant la guerre.

– Mais comment est-ce possible ? interrogé-je avec étonnement.

– C’est simple, intervient Monsieur Voisin. À cause des bombardements, mes père et mère sont venus habiter cet immeuble qui appartenait à l’époque à notre famille. Je me souviens parfaitement y avoir passé une partie de mon enfance. C’est là que ma mère balançait mon berceau. C’est ici que j’ai appris ce qu’était une fleur de lys. D’ailleurs, l’intérieur de votre cheminée n’a pas changé depuis cette époque. Elle est toujours aussi belle avec toutes ces fleurs de lys.

– C’est vrai qu’elle est belle cette cheminée, dis-je. Ces lys blancs sur fond noir diffusent une sorte de pureté, de majesté, de beauté. On se demande d’ailleurs pourquoi ce symbole de la France sous la royauté se trouve dans cette maison. Je ne pense pas que cela soit en rapport avec Napoléon. Peut-être plutôt avec les Bourbons ou les Valois par Louis-Philippe d’Orléans, Philippe-Égalité ?

– C’est sûrement cela. Je n’ai jamais eu d’explication relative à cette cheminée. Je dois d’ailleurs reconnaître que je n’en ai pas cherché non plus.

– En tout cas, cela nous éloigne beaucoup d’aujourd’hui, 2 décembre 2010, qui est la Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage. Encore que la traite transatlantique des esclaves noirs ait pris fin officiellement au XIXème siècle, même si elle continue sous une autre forme actuellement. Cela me fait toujours un peu bizarre de recevoir des gens de couleur dans ce bureau, qui, d’une certaine manière, prône la royauté alors que l’esclavage, sous sa forme moderne, est encore aujourd’hui même un problème grave.

– Vous avez raison, continue Madame. Il suffit de lire les journaux pour s’en rendre compte : le travail forcé, le travail des enfants, le trafic d’organes humains, le sexe, la vente d’enfants. C’est épouvantable, abominable. Je comprends votre ressenti dans ces occasions-là.

Nous nous approchons lentement de la porte de sortie. Puis, nous faisons une nouvelle pause, Monsieur Voisin en profite pour dire :

– Vous savez qu’il s’est passé bien des choses un 2 décembre. Le plus vieil événement dont j’ai entendu parler, c’est le 2 décembre 1355. Ce jour-là, les États Généraux de la langue d’oïl ont accordé une énorme subvention au Roi Jean II le Bon pour bouter les Anglais hors de la France. En 1615, Louis III de Guise, l’archevêque de Reims, pair de France, a été nommé cardinal par le pape Paul V. Puis, en 1805, le Sacre de Napoléon, empereur des Français. Un an après, il vaincra à Austerlitz contre la coalition austro-russe. Quelques années ensuite, en 1851, toujours le 2 décembre, Louis-Napoléon Bonaparte a fait son Coup d’État pour devenir Napoléon III une année plus tard avec la Proclamation du Second Empire. Plus récemment, en 1949, l’adoption par l’Assemblée générale des Nations Unies de la Convention pour la répression et l’abolition de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui. C’est ce que nous fêtons aujourd’hui. Plus tristement, le 2 décembre 1959, la rupture du barrage de Malpasset, situé au-dessus de Fréjus, dans le Var, qui a fait 423 morts et disparus.

– Je m’en souviens, interviens-je, parce qu’en 1963, peu de temps après avoir commencé à travailler dans l’étude poitevine, il a été célébré, avec une autorisation du Président de la République, un mariage posthume dans le village voisin. Le jeune homme décédé et la jeune femme survivante devaient se marier quelques jours après la catastrophe. Cela marque quand on a 16 ans.

– Je m’en souviens aussi, c’était une très grosse catastrophe. Il y a eu d’autres événements un 2 décembre. Notamment, l’un que vous ne connaissez peut-être pas car vous n’êtes pas un régional d’origine.

– Ah bon ? Dites-moi.

– Le 2 décembre 1870, il y a eu la Bataille de Loigny, lors de la guerre Franco-prussienne.

– Ah ! Mais où se trouve Loigny ?

– C’est dans le canton d’Orgères en Beauce, en Eure-et-Loir, près de Tillay-le-Peneux. C’est d’ailleurs à cause de cet événement que le nom exact de la commune est devenu Loigny-la-Bataille.

– Je ne connais pas cet épisode. Je vais me renseigner car j’ai une famille cliente qui a une propriété à Tillay-le-Peneux, le Château de Villeprévost. D’ailleurs, cette famille est cliente de l’étude depuis 190 ans, depuis que l’un de leurs ancêtres m’a précédé aux commandes pendant une vingtaine d’années. C’est une fidélité remarquable. C’est curieux. Je constate que vous êtes né soixante-dix ans après la guerre Franco-prussienne de 1870 et que 70 ans après cette naissance, vous me révélez un fait marquant de notre histoire locale, jour pour jour.

Après un moment de réflexion silencieuse, Madame Voisin intervient :

– Maître, nous n’allons pas vous déranger plus longtemps. Nous vous remercions encore de vos bons services et nous ne serons pas sans nous revoir. Bonne fin de journée.

– Merci, à vous aussi, au revoir.

Les clients sortent du bâtiment et s’éloignent en devisant sur le trottoir qui borde le boulevard. Resté seul, je prends possession de mon fauteuil d’une manière détendue et relaxante et laisse aller mes pensées vers ce qui vient d’être dit. C’est vrai que nous avons travaillé plusieurs années ensemble avant de trouver une solution à leur problème. Mais je ne savais pas que lui était né devant mon bureau, presque dans ma cheminée. Ce n’est quand même pas banal. J’envisage tout d’abord de me documenter sur cette bataille et plus précisément sur le rôle joué par les habitants du château de Villeprévost pendant ces événements. Soudain, changeant mon fusil d’épaule, sans attendre, je décide d’aller, de ce pas, sur place, à Loigny-la-Bataille, aujourd’hui 2 décembre 2010. N’y aurait-il pas une cérémonie ? Que vais-je découvrir ?

 

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La Vie avant la bataille


 

1

Villeprévost

Sans faire ni une ni deux, ce 2 décembre 2010, je pars allégrement de mon bureau dans une régression insensée qui me conduit tout droit au Château de Villeprévost, commune de Tillay-le-Peneux, en Eure-et-Loir. J’arrête la machine à remonter le temps à la date du 9 Novembre 1870. J’ai soixante-dix ans. Je m’appelle Augustin. Nous allons bientôt fêter, si les circonstances le permettent, mon soixante-dixième anniversaire le 2 décembre prochain. Je suis né en 1800. À la Noël prochaine, on fera un « trifoué », la coutume qui veut que l’on mette une bûche dans la cheminée, au feu, la veille de Noël, sans permettre sa combustion complète. Puis, on remet cette bûche au feu, chaque jour une heure ou deux, jusqu’à la fête des Rois. Cette bûche sera, après, conservée, à moitié brûlée, sous le lit. Cette manière de faire est censée protéger de la foudre et de l’incendie, mais aussi repousser les « mules aux talons »[1] et guérir le bétail de nombreuses maladies. On pouvait aussi tremper cette bûche dans le breuvage des vaches pour les aider à vêler.[2] Je ne travaille plus beaucoup dans cette propriété, mais j’y ai exercé quelques responsabilités, à gérer toute l’exploitation agricole, des hectares de terre autour de la ferme. J’étais une sorte de régisseur sans en avoir le titre. Il m’en reste encore des réflexes.

Depuis le début de l’après-midi, assis sur ma bille de bois, près du seuil de ma maison, modeste, les autres étant partis vaquer à leurs occupations, je suis là à rêvasser, à penser au temps de ma « grandeur » que j’enjolive sûrement. Mais comme personne ne le saura jamais, il n’y a pas de mal à se faire plaisir. Mes rêves m’emportent vers des destinations variées, tantôt en parcourant ma région de Beauce, tantôt en me remémorant les activités agricoles. Je peux voyager en restant sur place sans fatiguer mes jambes.

J’ai toujours été une sorte d’organisateur, de traducteur, d’interprète, un genre de chef d’orchestre naviguant entre le châtelain et les petites gens qui sont à son service, sous une forme ou sous une autre. Il fallait déjà traduire les mots et le langage, à cause du patois local. Il fallait connaître par exemple la signification du terme « accordaille » qui voulait dire le mariage, ou de « ailleurs-pays » pour dire que l’on était loin de son village, de « aricantier » pour exploitant d’une petite ferme de trois mines environ dite « carcotage », la mine étant une surface de vingt-huit ares et douze centiares vers Bazoches-les-Hautes, de « barbelée » pour gelée blanche, de « besouet » pour houe pour piocher la terre, de « bineux » pour les travailleurs émigrés de Normandie, de Bretagne et plus fréquemment de Flandre belge, qui venaient de façon saisonnière biner les betteraves, ou encore de « divartissouèr » pour désigner le sexe de la femme.[3]

Il m’a fallu également faire œuvre d’ingéniosité pour passer les messages entre le châtelain et les exécutants, qui sont nombreux et exercent sur plusieurs métiers. Le monde paysan se développe sur la terre qui a besoin de beaucoup de soins pour produire. Je n’imagine pas un instant les moyens modernes de l’agriculture un siècle plus loin, devant nous, qui allait donner aux hommes des machines agricoles extraordinaires. Non, il me fallait gérer le labourage, les semailles, la fenaison, la moisson, les vendanges un tout petit peu chez nous, car nous n’avions que quelques ceps pour faire une mauvaise piquette.

Il fallait respecter les coutumes. Par exemple, pas si loin de chez nous, la coutume veut que le fermier entre en jouissance d’une ferme le 23 avril et qu’il ait droit à une écurie pour ses animaux ainsi qu’à une cuisine. Le fermier sortant a à sa disposition jusqu’à la Saint-Jean, soit quatorze mois après, une ou deux chambres dans le logement, une chambre avec cheminée, une écurie, les granges et la majeure partie des greniers à grains. À la Saint-Martin, le fermier entrant dispose du potager et peut amener une vache pour son usage et la nourrir sur la ferme. Une proximité en découle, pas toujours saine. Tout cela ne va pas sans heurts ni malheurs. De plus, les rendements ne sont pas extraordinaires, même s’ils ont progressé d’une manière spectaculaire depuis le siècle précédent. Ils plafonnent entre 22 et 24 hectolitres de blé à l’hectare, vendus aux environs de 20 francs chacun, ce qui donne une recette d’environ 450 francs pour une dépense dans les charges d’exploitation d’environ 400 francs. Il faut travailler dur pour ne pas gagner grand-chose !

Chaque métier a sa particularité à connaître. Je dois en savoir tous les tours et les contours. Parfois, il m’arrive, du coup, d’être obligé de faire des « tours de con » pour y arriver. J’ai tout appris, mais maintenant que je suis vieux, ce ne sont plus que des souvenirs. D’ailleurs, j’ai la chance d’être encore vivant à cet âge-là, ce qui est extraordinaire dans cette campagne où l’espérance de vie est de l’ordre de 50 ans à peine.

Aujourd’hui, mon périple m’entraîne vers le travail. Je me remémore tout ce qu’il faut accomplir dans une année avec le travail des champs. Je me souviens que le laboureur possède un attelage tiré par deux ou quatre chevaux, parfois des ânes ou des bœufs, avec des charrues à soc, quelquefois un soc mobile et à double coutre. Dès la récolte rentrée, il doit se mettre au travail. Avec un attelage de chevaux, deux jours au minimum, voire trois, sont nécessaires pour « charruer » un hectare de terre. Parfois, le laboureur est une femme. Pour illustrer le dur métier du laboureur, je me remémore une vieille chanson bressane lançant sa complainte de la manière suivante :

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[1] Les rats et les souris loin de la maison.

[2] D’après l’œuvre de Gaston Couté.

[3] D’après l’œuvre de Gaston Couté.

Jean-Louis Riguet

Membre du Bottin International des Professionnels du Livre

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