Quatre pattes

Quatre pattes. Ma confrontation avec le monde animal résulte de plusieurs rencontres. Tout d’abord, dans ma prime jeunesse, mes parents avaient un fox terrier, noir et blanc. Une petite carne bien coriace ! Je n’ai jamais su pourquoi on l’appelait Ric Rac. Sûrement qu’il y avait une raison datant de l’époque. Un jour, il eut le malheur de me mordre à la figure. Je n’en suis pas défiguré pour autant, mais le mal était fait. Un autre jour, à l’automne suivant, il ne revint pas d’une chasse à laquelle participait mon oncle. Avait-il voulu servir de bouclier à une balle ou une slave de plombs ? Personne n’a voulu me répondre. Il paraît que ce fut un accident. Mon oncle qui possédait un superbe Setter feu n’a jamais rien avoué.

Il a fallu que j’attende longtemps avant d’être confronté de nouveau avec un animal. Ce fut en Allemagne, en pleine Forêt Noire, dans un grand pré triangulaire situé derrière l’hôtel où nous avions élu domicile pour quelques jours, avec mon épouse. Dans ce champs, il y avait un troupeau de moutons, blanc et noir. Quoi de plus banal ! Parmi eux, un mouton plus curieux ou moins peureux est venu à notre rencontre. Nous l’avons caressé. Puis, comme il insistait, nous avons cherché de quoi lui donner à manger, en plus de l’herbe bien verte et grasse qu’il avait dans son pré. Nous n’avons pas trouvé autre chose que du chocolat. Nous lui avons présenté. Il a goûté puis il a aimé. Dès lors et jusqu’à notre départ, chaque fois qu’il nous voyait, du plus loin qu’il était, il cavalait au grand galop vers nous pour avoir son morceau de chocolat. Qui a dit « être bête comme un mouton ? ».

Un matin, alors que j’attendais le train de banlieue me conduisant de Garches à la Gare Saint-Lazare, avec mon épouse venue m’accompagner (c’était les débuts de notre mariage, ceci explique cela), nous avons vu arriver un chien qui fouinait partout, à la recherche d’humains semble-t-il. Il s’agissait d’un bâtard mâtiné de Labrador, noir sans collier. Le train arrivait. Je montais dans le wagon, laissant ma femme sur le quai. Le soir, elle m’apprit qu’elle avait récupéré le chien, téléphoner au commissariat, aux SPA et hôpitaux locaux. Sans succès. Personne n’avait perdu de chien. On nous fit comprendre qu’il fallait le garder quelques jours et qu’ensuite … Ensuite, nous avons conclu que ses maîtres avaient eu un accident fatal car le chien avait peur des blouses blanches et il est resté chez nous. Au début, il fuguait tout le temps. Pas une promenade sans qu’il nous échappa. Puis, un jour, il décida de rester avec nous. Même la porte ouverte il restait tranquillement assis sans aucun signe de tentative de fuite. C’était un Rambo, entendez par là un bagarreur. Je me souviens d’une fois, en montagne, sur la Pointe de Nyons, Fidou notre chien qui est allé défier un autre chien deux fois plus gros que lui, tout aussi bagarreur. Il a fallu que je les départage à coup de pieds car sinon l’un des deux serait resté sur le carreau. Ce pauvre Fidou est décédé d’une maladie affreuse, dont je ne me souviens plus du nom, qui le faisait, au hasard d’une promenade, tout à coup partir plus vite qu’il ne voulait en titubant de droite et de gauche jusqu’à s’affaler par terre. Dans ces cas, je le prenais à bras le corps et le transporter jusqu’à mon domicile pour qu’il se repose un peu. Quelques heures après, il repartait. De cette maladie, j’en garde un goût amer car elle m’a conduit à le faire piquer. D’un autre côté, je pense que ce traitement, que l’on n’oserait pas appliquer à un humain, est bien plus humain qu’il n’y paraît à première vue car il l’a soulagé de misères énormes.

Juste après la fin de cette vie, nous avions, ou plus exactement ma femme avait, recueilli une chienne berger allemand malheureuse. Il le lui restait plus que la peau et les os. Cette bête était d’une gentillesse extrême, trop sûrement, puisque les précédents maîtres en avait usé, voire abusé. Malheureusement, sa vie qui avait été tout, sauf un long fleuve tranquille, l’a quittée trop tôt. Nous avons alors eu un Labrador noir, une femelle également trop gentille, qui s’appelait Indy. Nous l’avons gâtée, choyée, pourrie. Trop sûrement car elle aussi n’a pas vécu longtemps. Je l’avais laissée un matin en partant travailler, après lui avoir donné à manger. Elle reposait dans le salon. Je lui avais caressé le museau. Elle m’avait fait des yeux de braise. Mon épouse m’a appelé une demi-heure plus tard. Indy était passée dans l’autre monde.

Pendant cette même période, ma belle-mère qui habitat une grande maison en meulière posée dans un grand jardin avait pour voisin un couple de hollandais qui possédait des chiens, plusieurs Airedelles. Souvent, on les retrouvait dans notre jardin, situé légèrement en contrebas du leur, mais séparé par une clôture assez haute. Personne ne comprenait comme cela était possible. Notre voisine fit le guet. Et elle découvrit le pot aux roses. Les chiens se positionnaient de telle manière qu’en faisant du saute-mouton, ils pouvaient sauter pardessus le mur. Ils étaient très organisés. Le plus lourd servait de porteur. Les plus légers sautaient après un élancement de quelques mètres. Pas si bête que ça !

Quelques années plus tard, ma fille revient à la maison avec un chat âgé de quelques mois; C’était un chat de gouttière, un beau bâtard, avec un caractère pas facile, mais gentil quand même. Il était né dans la campagne, à la dure, seul. Il tombait dans une bonne maison qui lui assurait le clos, le couvert et le mangé. Il nous adopta. L’inverse n’est pas vrai avec un chat. Un beau jour, le soir, alors que d’habitude il venait me chercher au sortir de la voiture comme l’aurait fait un chien, pas de chat. Peu inquiets, nous avons pensé qu’il était parti à la chasse. Deux jours durant, il n’est pas rentré. L’inquiétude commençait à monter. Puis, vers les cinq heures du matin, j’ai senti quelque chose d’humide me frôler la main avec un tout petit miaou. Aussitôt réveillé pour de bon, j’ai allumé la lumière et j’ai vu mon chat avec une patte endommagée, les yeux vitreux. Branle-bas de combat dans la cahute, j’ai pris mon chat et l’ai emmené aussitôt chez le vétérinaire de service, à l’autre bout de la ville. Sa patte arrière gauche avait été prise dans un piège. Il avait du bagarrer longtemps pour se dégager et souffrir pour rentrer à la maison. Nous l’avons fait opérer. Il lui restait trois pattes entières et une demi patte à l’arrière. C’était beaucoup moins stable, bien sûr. Quelques années après, il s’est mis à maigrir et à souffrir. Le vétérinaire a fait son pronostic. Maximum deux mois et encore … Nous l’avons choyé et soigné. Surtout des calmants pour qu’il ne souffre plus. A la fin, il fallait le sortir dehors et le soutenir pour qu’il fasse ses besoins. Un matin, après l’avoir aidé dans ses ablutions, il m’a regardé avec yeux de braise qui en disent long sur ce que les animaux pensent et ne peuvent exprimer. Je l’ai longuement caressé. Je suis parti travailler et suis rentré le soir, un peu angoissé. Point de chat dans la maison. Je l’ai cherché dans tout le jardin. Pas de chat. Ma fille est arrivée. Nous avons recommencé les recherches. Nous les avons étendues au pré d’à côté. Pas de chat. La nuit il n’est pas rentré non plus. Il a bien fallu conclure. Monsieur le Chat était parti mourir tout seul dans la nature comme il était né seul quelques années plus tôt. Dignement.

Depuis, j’ai un petit chat, petit car adulte il est toujours tout petit. Il est gentil, adorable, se comporte comme un chien, vient me chercher à ma porte de voiture par n’importe quel temps. C’est lui qui m’a choisi car c’est encore ma fille qui l’avait ramené à la maison. Parfois, quand j’écris, il vient se blottir sur moi. Nous passons les nuits ensemble, en tout bien tout honneur. Je passe sur ces caprices. Il me le rend bien. Je sais que lui aussi me quittera, le moment venu, pour que je ne le vois pas mourir. Les chats sont pudiques, beaucoup plus que les humains. Ils ne trichent pas non plus. Depuis quelques semaines, un gros chat jaune, au moins le double du mien, est venu s’humaniser dans mon grenier. Je veux dire par là qu’à priori il est sauvage, mais il ne dédaigne pas la nourriture qu’il peut avoir, au besoin en s’introduisant en clandestin dans ma maison. Depuis que je m’en suis aperçu, tous les soirs, je mets un point d’honneur à lui servir une pâtée sous les yeux furibonds et jaloux de mon chat. Il est toujours aussi sauvage mais il ne rentre plus chez moi pour marquer son territoire.

Je sais que je me prépare des jours difficiles. Car même si ce ne sont que des bêtes, nous nous attachons à eux. Et puis, ils ne sont peut-être pas aussi bêtes que ça.

Une petite larme sur mes animaux disparus. Un voeu de longue vie à mes compagnons actuels.

Pas si bête que ça !

Jean-Louis Riguet

Membre du Bottin International des Professionnels du Livre

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